Le véritable défi intergénérationnel: le vieillissement accéléré de la Terre

Le problème n'est pas la transmission de la dette mais le lourd fardeau d'une crise écologique que les générations futures devront supporter

17. Actualité archives 2007




Depuis un certain temps, des spécialistes de l'économie et des experts-comptables de différentes allégeances politiques s'ingénient à définir les paramètres susceptibles de résoudre le problème du vieillissement de la population en regard de la dette nationale. Il faut bien le dire, que ce soit dans une perspective de droite, comme celle de Pierre Fortin, ou dans une perspective de gauche, comme celle de Louis Gill, ces deux experts exposent leurs vues dans un paradigme axé sur le principe économique de la croissance. Comme il s'agit du paradigme économique dominant et que ces principes ordonnent nos vies quotidiennes depuis des lustres, nous oublions qu'il s'agit d'une pensée construite sur des prémisses économiques subjectives et arbitraires.

Selon cette théorie économique, l'environnement et les écosystèmes sont considérés comme des externalités. Néanmoins, la réalité présente nous démontre qu'en ce qui concerne les générations futures, celles-ci hériteront aussi d'un lourd déficit écologique. Ces catastrophes écologiques annoncées sont sans commune mesure avec la dette nationale anticipée aujourd'hui, car, à elles seules, elles entraîneront d'énormes coûts sociaux et économiques (voir le rapport Stern).
Une prémisse qui ne tient plus la route
Par ailleurs, la capacité de rembourser la dette, pour M. Gill comme pour M. Fortin, reste tributaire de la croissance économique prévue au Québec au cours des prochaines années. Et le doute ou la confiance en cette croissance économique définissent la position des experts. La première préoccupation de nos deux experts-comptables s'exprime ainsi: serons-nous capables d'atteindre un niveau de croissance assez élevé qui nous permettra de rembourser la dette à la faveur des prochaines générations, qui n'auront alors pas à subir le fardeau financier de la génération précédente?
Toutefois, dans ce cadre de pensée, on oublie que la prémisse de la croissance économique sans fin, reposant sur un développement accéléré qui ne comptabilise pas les coûts sociaux et environnementaux d'un tel développement, ne tient plus la route. Ces experts économistes dont le discours semble différer argumentent à l'intérieur d'un même paradigme selon lequel la croissance est associée directement au développement économique.
Bien qu'on tente de l'ignorer, un autre paradigme économique existe selon lequel le développement économique se déploie sans croissance, voire par une décroissance. Cet autre développement repose sur des activités économiques comme la mise en place de programmes axés sur le développement d'énergies renouvelables, le développement des transports publics (dont le tramway), des programmes de rénovation de maisons selon les principes écologiques et d'économie d'énergie, etc. Des activités axées sur la recherche et sur le développement sont alors favorisées qui, tout en accroissant la productivité, ne génèrent pas de coûts environnementaux par la destruction des écosystèmes.
Une telle économie, souvent nommée économie de fonctionnalité, est également basée sur la location de biens plutôt que sur la possession personnelle de biens matériels. L'entreprise québécoise de partage de voitures Communauto en est un exemple. Ces entreprises s'inscrivent dans un autre paradigme économique dont l'empreinte écologique constitue la prémisse de base. Comme le soutient si bien Nicolas Hulot dans son livre Pour un pacte écologique, l'intérêt de l'économie de fonctionnalité repose sur la location de biens. Ce faisant, «on n'associe plus le flux financier au renouvellement des objets mais à leur durabilité» (page 72).
L'empreinte écologique: principe premier de l'héritage intergénérationnel
Bien que le mouvement écologique mondial n'en soit pas à ses premiers balbutiements et que nous lui devions l'émergence d'un autre paradigme de pensée en ce qui a trait à la croissance économique et aux problèmes environnementaux planétaires, nous assistons encore péniblement au même débat médiatique entre experts-comptables à propos de notre avenir économique, s'abreuvant toujours au principe de la croissance infinie.
Dans leur aveuglement, ces experts-comptables continuent, selon un raisonnement imperturbable et obstiné, à subordonner les ressources naturelles et les écosystèmes planétaires aux principes économiques, et ce, malgré le fait que, de toute évidence, c'est bien ce paradigme économique qui est la cause du vieillissement prématuré de notre planète et de la disparition accélérée de milliers d'espèces vivantes.
Heureusement pour nous, des économistes dont la pensée est beaucoup plus indépendante et audacieuse dans ses rapports avec la société marchande, notamment Herman E. Daly, nous proposent un autre paradigme pour comprendre le défi qui nous attend. En effet, M. Daly nous rappelle cette notion fondamentale selon laquelle l'économie est un sous-système de l'écologie; en effet, sans l'existence des ressources naturelles et des écosystèmes, aucune activité économique n'est possible ou imaginable.
Le défi écologique, véritable enjeu du présent
Dans cette perspective, une politique de l'écofiscalité visera à sauvegarder, pour les générations actuelle et futures, la base de notre vie collective, soit ce qui constitue le bien commun: les écosystèmes patrimoniaux dont nous sommes les fiduciaires. Cette politique de l'écofiscalité fait obstacle à une société dont les comportements de prédation se justifient sans cesse par la croyance en une croissance infinie qui ne tient pas compte de la réalité de l'empreinte écologique, c'est-à-dire la capacité des écosystèmes de se renouveler.
Par notre mode de vie actuel, basé sur la croissance, nous avons déjà outrepassé de 28 % les limites des écosystèmes à se reproduire. Cependant, cette ignorance et ce refus délibéré de tenir compte de l'empreinte écologique sont battus en brèche par la réalité du réchauffement climatique, qui met en péril non seulement les espèces vivantes mais aussi la survie de la planète Terre elle-même.
À la lumière de ce fait nouveau et préoccupant pour les générations actuelles et futures, ce n'est pas le problème de la dette nationale qui constitue la catastrophe appréhendée mais bien le vieillissement prématuré de notre planète et de ses écosystèmes. Des scientifiques et des experts du réchauffement climatique sonnent l'alarme depuis un moment, nous rappelant la nécessité de mettre en place des mesures d'urgence pour amoindrir les effets du réchauffement climatique. Parmi ces mesures, entre autres, il y a celle, incontournable, d'orienter dès maintenant notre économie vers la décroissance tout en maintenant un développement économique moins énergivore.
Continuerons-nous encore longtemps à faire les aveugles et les sourds en rêvassant à un pays libéré de sa dette nationale? Un défi plus important que la dette nous attend dès aujourd'hui: nous libérer des ornières économiques dépassées qui nous entraînent dans un précipice écologique qui sera aussi d'ordre financier.
Une proposition écologique: la nécessité d'une politique de l'écofiscalité
En premier lieu, nous devons assurément reconnaître le poids de la dette nationale, car celle-ci diminue aussi dès aujourd'hui notre capacité économique à faire face aux catastrophes écologiques qui s'annoncent déjà. Dès lors, la question de la transmission de la dette à la génération future ainsi que la recherche de solutions pour résorber cette dette sont des leurres.
Pour le bénéfice des générations actuelles et futures, il est fondamental de mettre en place une politique économique basée sur les principes de l'écofiscalité en taxant les biens polluants. Aussi, un gouvernement responsable inscrirait dès maintenant le principe de prévention en santé en taxant les produits alimentaires de la malbouffe, comme le lui recommandait d'ailleurs la Direction de la santé publique de Montréal.
Devrait également être mise en avant une politique de la sécurité routière visant à réduire le nombre d'accidentés de la route, par exemple avec l'implantation de radars. Cette seule mesure gouvernementale nous ferait épargner des milliards de dollars. Également, en réduisant les déplacements en automobile par diverses mesures novatrices, le gouvernement pourrait favoriser les déplacements en transports collectifs, la marche et l'usage du vélo en ville, tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.
Et comment ne pas tenir compte également des nombreux abris fiscaux (REER de toutes sortes) qui bénéficient aux nantis et qui devraient être abolis? Toutes ces mesures suggérées ici permettraient de récupérer les sommes nécessaires au remboursement de la dette. Voici un bel exemple de décroissance économique qui nous enrichirait collectivement.
Dans le contexte actuel, nous ne pouvons que constater ceci: de toute évidence, le véritable problème intergénérationnel au Québec n'est pas la transmission de la dette nationale mais le lourd fardeau d'une crise écologique que les générations futures devront supporter.
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Sylvie Woods, Membres du Parti vert du Québec, association d'Hochelaga-Maisonneuve


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