Le retour du chef prodigue

Les bloquistes pardonnent «l'erreur» de Gilles Duceppe

Pauline Marois - le couronnement


Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, donnant un baiser à la candidate à la chefferie péquiste, Pauline Marois, hier soir, lors d'une activité de financement du Bloc québécois dans la circonscription Pointe-de-l'Île, à Montréal. «Avec Pauline, ce ne sera pas un duel, ce sera un duo», avait lancé M. Duceppe devant la presse, plus tôt, à Ottawa.
Photo: Jacques Nadeau
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Ottawa -- C'est un Gilles Duceppe défait, aux yeux tirés et à la voix étouffée qui s'est humblement présenté à ses députés bloquistes hier matin pour reconnaître qu'il avait commis une «erreur» en briguant, 29 heures durant, l'investiture du Parti québécois. Ses députés l'ont accueilli à bras ouverts et le plus expérimenté des chefs fédéraux se sent même d'attaque pour diriger ses troupes lors de la prochaine élection générale.

Contrit, Gilles Duceppe revenait à Ottawa d'où il n'était, finalement, jamais parti. Oui, a-t-il admis, sa candidature annoncée à la hâte vendredi, par communiqué de presse, était une «erreur» et, assure-t-il, la sienne seule. Il l'impute à son incapacité à écouter ses «émotions», qui lui dictaient plutôt de rester.
«Vendredi matin, j'étais plutôt décidé à ne pas y aller», a-t-il déclaré hier midi lors d'un point de presse intimiste et émotif. Mais il avoue avoir été «obnubilé» par le défi que lui lançaient ses adversaires et les commentateurs, défi selon lequel s'il renonçait cette fois encore, après avoir dit «non merci» en 2005, il passerait pour un peureux. «Si j'ai pris une résolution, c'est de ne plus jamais relever de défi contre mes émotions», a-t-il.
Car M. Duceppe explique que son instinct lui disait de ne pas y aller, dans cette course, notamment parce que les sondages n'étaient pas bons. Son orgueil a pris le dessus. «J'ai dit: j'arrête de regarder les conditions objectives -- on avait même des chiffres -- et j'y vais! Comment moi qui suis si méthodique ai-je pu faire une erreur pareille? Je ne le sais pas. Vous savez, nous, les politiciens, on n'est pas fait en bois.»
M. Duceppe nie avoir bluffé dans l'espoir de décourager Pauline Marois de se présenter. Un bluff, si d'un bluff il s'agissait, qui a lamentablement échoué. «Non, [mon idée] c'était de mettre fin à ce questionnement. C'est pas rationnel, hein? C'est irrationnel. C'est mon erreur.»
Le chef bloquiste s'affichait comme l'allié de l'éventuelle future cheffe du PQ. «Avec Pauline, ce ne sera pas un duel, ce sera un duo», a-t-il lancé.
En début de soirée, M. Duceppe a d'ailleurs retrouvé Pauline Marois, candidate à la direction du PQ à Pointe-aux-Trembles, dans le cadre d'un souper-bénéfice qui se tenait dans la circonscription de la bloquiste Francine Lalonde. Le chef bloquiste est arrivé bras-dessus bras-dessous avec Mme Marois. Les deux figures souverainistes ont ainsi voulu sceller leur alliance après quelques jours de tourmente.
Gilles Duceppe a encore une fois fait amende honorable. «En politique, on doit parfois accepter de marcher sur notre amour-propre et notre ego pour le bien de la cause que nous défendons», a-t-il lancé aux militants bloquistes qui l'ont chaudement accueilli.
Pauline Marois a pour sa part joué la carte de celle qui épaule son collègue meurtri. «Tout le monde devrait avoir droit à l'erreur, surtout lorsqu'on corrige cette erreur», a-t-elle souligné. Elle s'est aussi faite la porte-parole des militants souverainistes en affirmant que tous avaient poussé un «grand soupir de soulagement» quand M. Duceppe a retiré sa candidature à la chefferie du PQ. «On avait de la peine, Gilles, que tu t'en ailles d'Ottawa, parce que tu fais une bonne job», a-t-elle lancé à celui qui a été son adversaire l'instant d'une journée.
Pauline Marois a par ailleurs souligné l’accueil «particulièrement stimulant» qu’elle a reçu depuis l’annonce de sa candidature à la direction du PQ et entrevoit que la question de la direction du parti sera réglée d’ici «quelques semaines». «Je souhaiterais être là à l’automne et j’ai compris que c’était une des balises que l’exécutif s’était fixées, que, pour la rentrée parlementaire, il y ait déjà un nouveau chef ou une nouvelle cheffe pour le Parti québécois.»
Le Bloc, un «parking»?
Vendredi, lorsqu'on demandait aux députés bloquistes s'ils verraient d'un bon oeil le retour de Gilles Duceppe en cas de défaite à l'investiture péquiste, tous avaient répondu par la négative. Michel Gauthier avait même déclaré que le Bloc, «c'est pas un parking en attendant». Hier, lorsqu'ils étaient confrontés à cette apparente contradiction, les députés répliquaient que M. Duceppe n'était jamais parti. Ah bon?
Dans son communiqué de presse annonçant sa candidature, vendredi, M. Duceppe ne mentionnait en effet pas s'il restait chef et député fédéral. Oubli? Son entourage refusait aussi de répondre à la question, prétextant que la réponse viendrait lundi, à son événement de lancement. Certains députés, dont Bernard Bigras, se montraient étrangement prudents, disant attendre la confirmation du départ de son chef. Selon nos informations, il appert que M. Duceppe espérait rester chef du Bloc québécois jusqu'à la fin de la course péquiste.
Retour presque sans fausse note
Gilles Duceppe a donc été accueilli par les siens hier et a repris le travail, comme avant. Le chef bloquiste a joué la carte de la franchise et de la contrition, se mettant complètement à nu devant ses députés et les journalistes, ce qui lui a valu la sympathie de ses troupes.
«Le caucus m'a confirmé qu'il m'accordait toute sa confiance suite à l'erreur que j'ai commise et que j'assume pleinement moi-même», a-t-il dit au sortir de la réunion de caucus extraordinaire convoquée à la suite des rebondissements du week-end. Pour ne pas avoir de doute, M. Duceppe a quand même demandé un vote de confiance pour octobre prochain.
«Si j'ai le vote de confiance au conseil général en octobre 2007 et si j'ai le vote du congrès en octobre 2008 -- s'il n'y a pas d'élection d'ici là --, je serai chef du Bloc québécois», a-t-il affirmé. Il n'a pas voulu établir de seuil pour ces votes de confiance.
Les députés avaient compris qu'il leur fallait, en arrivant à ce caucus hier matin, arborer des visages ravis pour les médias. Tous ont joué leur rôle à la perfection. «Il a joué un coup de maître», s'est exclamée la députée Johanne Deschamps. «Il a protégé la reine et protégé le roi.» D'autres ont loué son courage. «Les gens ont plus à craindre de l'orgueil de leurs dirigeants que de leur humilité», a lancé Serge Ménard. Maka Kotto rappelait que les Kennedy et Mitterrand avaient aussi commis des erreurs au cours de leur carrière politique.
À l'intérieur, les députés ont d'abord discuté entre eux. Puis Gilles Duceppe est venu les rejoindre. Les médias ont alors été invités à l'intérieur pour croquer la scène du retour. Encore là, tous ont joué leur rôle, applaudissant à tout rompre leur chef prodigue. Seul Serge Cardin n'avait pas le coeur à la fête, affichant de manière ostentatoire son malaise. Il a été le dernier à se lever à l'arrivée de M. Duceppe et a choisi d'occuper ses mains à tenir un verre d'eau, puis le remplir plutôt que d'applaudir, ce qu'il a fini par faire, mais timidement. Après la rencontre, M. Cardin a dit avoir été convaincu que les choses iraient désormais «rondement».
M. Duceppe a indiqué qu'il se présentait sans notes préparées pour ce caucus émotif. «J'arrive peut-être plus désorganisé, avec des sentiments sur la table, ce qui n'est pas à mon habitude.» Ce qui devait durer quelques minutes s'est prolongé pendant presque une heure. Selon le député Raymond Gravel, les larmes ont fusé, y compris les siennes.
Le chef bloquiste a été relativement épargné par ses adversaires politiques. À la Chambre des communes, seul le NPD s'est senti obligé de faire deux fois référence aux revirements de M. Duceppe dans ses questions qu'il adressait au gouvernement. Le lieutenant québécois de Stephen Harper, le ministre Lawrence Cannon, s'est seulement dit «heureux» de revoir son adversaire dans l'enceinte parlementaire. «Ma foi, c'est comme s'il n'était pas parti», a-t-il blagué.
Le chef libéral Stéphane Dion a été plus railleur. «Quand on décide de se lancer en politique pour un parti, on est supposé avoir mûri sa décision», a ironisé celui a remporté la course à la chefferie libérale après être parti bon troisième.
Les députés bloquistes refusaient de voir cet épisode de «pousse-tire» comme ayant affaibli leur parti. «Il n'y a pas un Denis Coderre qui va passer à travers un Gilles Duceppe si le caucus est derrière lui», a lancé Bernard Bigras, en référence au député libéral de Bourassa qui n'a pas hésité à s'en prendre au jugement de M. Duceppe.
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Avec la collaboration d'Alexandre Shields et de Stéphane Baillargeon, Le Devoir
Avec la Presse canadienne


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