Le Québec du contre

Gaz de schiste



En accusant l'industrie des gaz de schiste de ne pas avoir le contrôle de la situation, Jean Charest a jeté la serviette. Quelles que soient les conclusions du BAPE, le premier ministre admet qu'il ne peut lancer l'industrie des gaz de schiste lors de son mandat.
Dans les faits, si on se fie aux tendances des 20 dernières années, on peut prédire qu'il n'y aura pas d'industrie de gaz de schiste au Québec dans un horizon prévisible. Ça n'a rien à voir avec le parti au pouvoir ou avec la responsabilité de l'industrie. C'est mathématique et c'est lié à la nouvelle démocratie.
Pourquoi dans les années 60 et 70, on applaudissait au développement de nos richesses naturelles alors que maintenant, le sujet suscite la controverse? Pourquoi aux États-Unis, il est devenu improbable de développer le train rapide, alors que dans les années 70, il était encore possible de le faire? Pourquoi, en Colombie-Britannique, l'hydroélectricité stagne-t-elle depuis 20 ans?
Jacques Parizeau a stoppé Grande-Baleine, ce qui a mené au problème du Suroît, Bernard Landry a mis fin à la saga des minicentrales hydrauliques, et j'en passe.
La caractéristique de tous ces projets, c'est une fois qu'ils sont mis en «pause», on ne les remet plus au feuilleton. La ligne des Cantons, la Magpi, la Ruppert et la Romaine sont passées dans la controverse. Dans le contexte actuel où tout doit être réglé au quart de tour, l'éolien ne prendrait pas son envol.
Quelles sont les causes profondes? Peut-on modéliser le phénomène et déjà indiquer aux décideurs le risque qu'ils prennent en investissant au Québec dans le secteur énergétique? L'idée d'appliquer une méthode probabiliste m'est venue de la déclaration des représentants de Talisman et Questerre. Exaspérés par la tournure des événements, ils s'en sont pris aux médias en décrivant «les cinq C du journalisme: confusion, controverse, conflit, chaos et ils ne savent pas compter!» Ils ont oublié un sixième C: le contre.
Le modèle probabiliste est basé sur les considérations suivantes: a) la règle d'éthique d'un journaliste, c'est de présenter le pour et le contre; ainsi, si vous avez neuf personnes en faveur et une contre, une personne représentera le pour et une le contre; b) pour que l'approche probabiliste fonctionne, il faut du volume, il faut un débat de société, l'énergie est un des rares thèmes qui le permet, c) à l'image des États-Unis, le débat politique au Québec est devenu sauvage et simpliste, d) lorsque le noeud gordien doit être résolu dans les médias, on exige un risque zéro et des retombées maximales: zéro émission de méthane et des redevances comme en Norvège, ou rien.
Dans le cas des gaz de schiste, on peut retenir quatre sujets de débat: les retombées économiques, l'impact environnemental, la loi des mines, les besoins. Six groupes se sont prononcés avec une écoute significative: le gouvernement, l'industrie, l'opposition, les écologistes, les artistes, les citoyens et les chroniqueurs vedettes qui ne sont pas là pour encenser, mais pour dénoncer, leur opinion faisant office de nouvelle.
Évidemment, toutes ces variables peuvent être pondérées, tout comme la source de la nouvelle. Ainsi, dans les mois d'octobre et novembre, Le Devoir a publié plus d'un article par deux jours sur les schistes, dont un très grand nombre à la une. C'est beaucoup. Plus de 85% de ces articles avaient un titre négatif pour la filière. Les écologistes ont occupé un espace démesuré.
La Presse a été plus équilibrée. En septembre, plusieurs dossiers ont été présentés pour expliquer la filière. La page éditoriale s'est prononcée en faveur. N'empêche que La Presse a publié environ un article par jour dans les derniers mois. Le contenu était en grande partie accusateur de l'industrie ou du gouvernement. Même l'émission Découverte de Radio-Canada a penché dans la démagogie en ne présentant pas la probabilité d'occurrence du robinet qui brûle ou de la fuite de méthane pouvant affecter la nappe phréatique. Les rapports techniques et scientifiques servent en général les contre, parce qu'ils sont nuancés.
Bref, si on applique le modèle de probabilité sur la fonction la plus simple, c'est-à-dire avec poids égal pour chaque facteur, sans surprise, l'opinion est fortement en défaveur du développement des gaz de schiste à ce moment-ci.
Tout comme Grande-Baleine ou les minicentrales, le dossier est devenu ingérable. En examinant le poids de chaque variable pour ces projets, le premier en importance, c'est l'accord de la population locale, les autochtones pour Grande-Baleine, la population pour les autres cas. Ainsi, le go no go pour les gaz de schiste, c'est la révision de la loi des mines. En deuxième lieu, aucun projet ne peut passer sans un accord préalable avec l'opposition, mais le bien commun n'est plus un facteur d'entente. Trois, dans un tribunal populaire, un projet devient ingérable à partir du moment où il y a plus de deux cordes à attacher.
L'exploitation de l'uranium et le gisement pétrolier Old Harry ont-ils plus de chances de réussir? Selon les critères énumérés, rien n'est joué, Pauline Marois a défendu l'idée du pétrole, il y a moins de communautés impliquées. Mais comme le gouvernement n'a plus de crédibilité, la balance penche donc en faveur de la pause infinie.
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Gaëtan Lafrance
L'auteur est professeur honoraire INRS-EMT et auteur de «Quel avenir pour la recherche?» (2009) et «Vivre après le pétrole, mission impossible?» (2007), aux Éditions Multimondes.

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Gaëtan Lafrance

L'auteur est professeur honoraire INRS-EMT et auteur de «Quel avenir pour la recherche?» (2009) et «Vivre après le pétrole, mission impossible?» (2007), aux Éditions Multimondes.





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