De vraies similitudes avec 1873

Crise mondiale — crise financière



Sans un recul suffisant, il est difficile de qualifier la crise de 2008. Sera-t-elle limitée à une crise financière? Occasionnera-t-elle une crise économique mondiale? Si oui, pour combien de temps? Peut-on penser au pire, une dépression majeure pour l'ensemble de l'humanité?
Les superlatifs ne manquent pas. Établir un parallèle entre LA crise, celle de 1929, vient naturellement. Dans Le Devoir du 9 octobre, le journaliste Antoine Robitaille nous amène sur un autre terrain. En se basant sur un commentaire de l'historien américain Scott Reynolds Nelson, il avance que le fameux krach de 1929 ne serait pas le meilleur parallèle historique pour la situation actuelle. Les problèmes de 2008 auraient plus de points en commun avec la grave crise économique de... 1873.
Productivité, délocalisation, récession
L'argumentation de l'universitaire américain se tient. Les similitudes avec ce qui se passe actuellement sont nombreuses. Il nous rappelle que tout a commencé autour de 1870, en Europe, avec... des prêts hypothécaires très faciles à obtenir. Le secteur immobilier explose donnant l'impression d'une pente de croissance pour toujours ascendante.
Les historiens et le Germinal de Zola nous permettent d'en apprendre encore plus. Entre 1873 et 1880, une dépression sans précédent frappe l'Europe. Les compagnies de chemin de fer sont en faillite en Allemagne et en Autriche. Manquant de capitaux, les compagnies de produits lourds (charbon et produits métalliques en tête de liste) et l'industrie du transport terrestre diminuent leur productivité. Manquant de travail, les jeunes partent, faute de travail. Plusieurs s'embarquent sur des vapeurs pour traverser l'Atlantique, vers ce pays que l'on accuse aussi d'être la source de tous ces malheurs.
Deuxième révolution
La deuxième révolution industrielle basée sur le couple charbon-vapeur connaît son apogée avec l'expansion du rail et de la sidérurgie pendant la période 1840-1870. Puis, le système n'arrive plus à se renouveler. La croissance de la consommation est désormais plus forte de l'autre côté de l'Atlantique. L'Amérique peut également compter sur des technologies plus récentes qui font chuter les prix des produits de base. Et puis un certain Rockefeller vient tout juste de jeter les bases de l'industrie pétrolière.
Bref, l'empire européen ne se doute pas que sa confiance sans borne en son système économique et social vient d'ouvrir une brèche pour un autre empire. On n'avait pas vu qu'une plus grande révolution encore se préparait, celle d'un capitalisme qui va beaucoup plus loin.
Les fondamentaux
Quels sont les fondamentaux, pour prendre une expression qui court les rues? Au XIXe siècle, les capitaux sont concentrés entre les mains d'un nombre réduit d'acteurs. La mécanisation et la science envahissent la vie de chacun et révolutionnent à peu près toutes les activités humaines. Un autre élément caractérise cette époque: le premier vrai système énergétique mondial est établi. Désormais, l'industrie de l'énergie deviendrait autonome et jouerait un rôle décisif dans la régulation de la nouvelle économie.
La troisième révolution industrielle, celle du XXe siècle, s'appuiera sur un nouveau paradigme, la consommation pour tous avec un slogan: la croissance à tout prix basée sur l'expansion du logement, du bâtiment, du manufacturier et du routier. Le tout s'appuie sur une rente énergétique pratiquement gratuite, celle du pétrole.
Offre et demande
Déjà, la Grande Dépression des années 30 révèle l'existence d'un cycle infernal de croissance-consommation pas encore «débuggé». De grandes théories économiques sont alors élaborées pour expliquer, prévoir, changer les rapports entre l'offre et la demande. Les nouveaux gourous de l'économie viennent dire aux chefs d'État que désormais le bien-être passe par une consommation accrue. Dans sa théorie générale de l'emploi, John Maynard Keynes explique en 1936 le sous-emploi par l'insuffisance de la consommation. Le discours sera de toutes les campagnes électorales par la suite.
Plus tard, John Kenneth Galbraith théorise la croyance en une croissance soutenue et maîtrisée: en récession, l'État dépense, en période de prospérité il encaisse. La théorie n'a-t-elle pas été rappelée par un groupe d'économiste ces jours-ci: pourquoi pas un déficit pour repartir la croissance?
Par ailleurs, la civilisation du pétrole a fait la preuve irréfutable que la grandeur d'une civilisation se mesure entre autres choses à la quantité d'énergie qu'elle est capable de traiter. Ce n'est pas un hasard si les États-Unis sont à la fois la première puissance mondiale et le pays qui consomme le plus d'énergie par habitant. Sur ce dernier point, les deux derniers siècles sont liés: l'industrialisation à base d'énergie fossile a transformé les consommateurs des pays industrialisés en rentier du «travail» de la nature. L'empire européen du XIXe a été basé sur le couple charbon-vapeur; l'empire américain du XXe sur le couple pétrole-moteur à combustion.
Une crise systémique
L'empire européen du XIXe siècle a laissé sa place à l'Amérique au XXe. Sous cet angle, les fins d'empire se ressemblent. La confiance inébranlable en son système et la pensée que tout est immuable pour ce qui est de la disponibilité des ressources. À cet égard, les discours d'Obama et de McCain sont assez édifiants: l'obsession de la croissance est aussi présente qu'avant, rien ne les amène à croire à un changement de paradigme.
Pourtant le XXIe siècle a déjà mis à l'ordre du jour deux nouveaux éléments: a) l'existence d'une grande puissance dominante fait partie du passé, b) l'appui du développement sur une monoénergie supérieure, contrôlée par un nombre très restreint d'acteurs, n'est plus possible. Le XXIe siècle appartiendra aux communautés qui auront su axer la croissance sur la maîtrise de l'énergie et un développement à faible entropie. L'Amérique est bien mal partie.
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Gaëtan Lafrance, Chercheur et auteur de Vivre après le pétrole: mission impossible?

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Gaëtan Lafrance

L'auteur est professeur honoraire INRS-EMT et auteur de «Quel avenir pour la recherche?» (2009) et «Vivre après le pétrole, mission impossible?» (2007), aux Éditions Multimondes.





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