Le plancher des vaches

Sur le plancher des vaches, on attend que les problèmes surviennent avant de les régler. Il est déjà assez difficile de ne pas en créer. Au bout du compte, que restera-t-il de ce rapport?

Commission BT - le rapport «Fonder l’avenir - Le temps de la conciliation»

«Euuhh...» La première question a laissé Charles Taylor bouche bée. Que pensait-il de la célérité avec laquelle le gouvernement Charest avait déposé une motion pour réaffirmer que le crucifix devait rester cloué au mur de l'Assemblée nationale?

Du coup, le philosophe a compris que la politique venait de reprendre ses droits. Bienvenue sur le plancher des vaches! Le gouvernement allait agir sans tarder, avait promis le premier ministre. On ne l'a jamais vu s'exécuter aussi rapidement.
Même s'il a salué la qualité d'un rapport «très, très étoffé», la réaction de M. Charest atteste que lui-même juge un peu excessifs les compromis exigés des Québécois «d'ascendance canadienne française» pour assurer le succès de l'interculturalisme.
En conférence de presse, Gérard Bouchard s'est montré agacé de l'interprétation qui a été faite de son rapport sur la base des versions préliminaires qui ont fait l'objet de fuites dans les médias, mais la lecture de la version finale n'atténue pas vraiment l'impression d'un déséquilibre. Alors que le thème du malaise identitaire québécois revient continuellement, le peu qui est proposé pour y remédier étonne.
À partir du moment où les commissaires en étaient arrivés à la conclusion qu'il n'y avait pas vraiment de crise des accommodements raisonnables, il était logique que leurs recommandations soient empreintes de modération, mais M. Charest aurait manifestement préféré qu'on lui soumette quelque chose d'un peu plus concret. «Ce n'est pas un style auquel on est habitué, a-t-il commenté. Il y a beaucoup de pédagogie sur les concepts.» À ce prix, il s'attendait sans doute à plus, mais il devait savoir à qui il avait affaire.
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Après des mois très difficiles, Mario Dumont semble revivre depuis le début de la semaine. La création de la commission Bouchard-Taylor avait réduit l'ADQ au silence sur le sujet qui avait permis son ascension fulgurante à l'hiver 2006-07. Elle peut maintenant reprendre là où elle avait laissé.
Dans le plus pur style adéquiste, Catherine Morissette, députée de Charlesbourg, s'est employée à vulgariser ce que M. Dumont entendait par la «culture normative». Hier, elle a demandé à Yolande James, ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, si la publication d'un calendrier multiconfessionnel, recommandée par la commission, signifierait la mise au rancart du sapin de Noël et du lapin de Pâques.
Quand Mme James a été nommée, plusieurs s'étaient demandé si M. Charest n'avait pas été un peu imprudent de confier un dossier aussi délicat à une novice. Déjà indifférent au sort du lapin de Pâques, Jean-Marc Fournier, leader parlementaire du gouvernement, n'était pas plus intéressé à savoir si sa collègue laisserait les enseignantes porter le voile en classe. Craignant sa réponse, peu importe laquelle, M. Fournier s'est empressé de faire diversion. La fin de session à l'Assemblée nationale s'annonce assez divertissante.
Déjà, M. Dumont a dû sourire intérieurement en entendant le premier ministre annoncer que les nouveaux arrivants seront désormais invités à signer une déclaration par laquelle ils s'engageront à respecter les valeurs québécoises. Les temps changent. Quand l'ADQ avait proposé un «contrat social» de ce genre en 1994, tout le monde avait pouffé de rire. Il est vrai que le contrat adéquiste prévoyait une clause de remboursement des sommes investies dans son intégration si le signataire ne remplissait pas ses obligations.
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Pour mieux établir l'interculturalisme comme modèle, le rapport Bouchard-Taylor recommande l'adoption d'une loi ou d'un énoncé de principe qui comporterait des consultations publiques et un vote à l'Assemblée nationale. Pour un gouvernement minoritaire, un exercice comme celui-là serait pour le moins risqué.
Même si elle a salué l'adhésion du premier ministre aux principes de la primauté du français, de l'égalité hommes-femmes et de la laïcité de l'État, Pauline Marois n'a pas été plus impressionnée que Mario Dumont par les timides mesures qu'il a annoncées hier.
S'il n'a aucune intention de s'embarquer dans la rédaction d'une constitution, M. Charest n'a certainement pas plus envie de laisser les partis d'opposition lui imposer les dispositions d'une loi sur l'interculturalisme.
Quoi d'autre? Un livre blanc sur la laïcité? Pourquoi diable un gouvernement dont le mot d'ordre est de ne pas faire de vagues voudrait-il se lancer dans un débat sur les écoles ethno-confessionnelles? M. Charest a déjà eu sa leçon avec les écoles juives. Sur le plancher des vaches, on attend que les problèmes surviennent avant de les régler. Il est déjà assez difficile de ne pas en créer. Au bout du compte, que restera-t-il de ce rapport?
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mdavid@ledevoir.com


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