L'affaire Dubreuil

Le multiculturalisme au banc des accusés

Cette affaire vient mettre en lumière tout le danger qu'il y a à sacrifier sur l'autel de la culture les questions qui relèvent du droit et du comportement moral des individus

17. Actualité archives 2007

Comme tout le monde, j'ai d'abord cédé à l'immédiateté du sentiment d'aversion que suscite ce genre de crime. Comme tout le monde, j'ai été estomaqué, et le suis toujours, par la clémence de la peine qu'a servie la juge Dubreuil à ces «tristes sires» - pour employer un euphémisme ampoulé qui, je l'espère, ne défrisera personne. Mais je n'en dirai pas plus sur la sévérité de la sentence. Les juristes sont mieux placés que moi pour en démêler les aspects ethniques.
Ce qui m'intéresse, c'est l'enjeu réflexif de la controverse, la logique du discours, le «isme» où se tient le débat: [le multiculturalisme->archives/ds-federation/index/multiculturalisme.html]. Il est grand temps de réfuter une fois pour toute le pseudo-argument selon lequel se montrer critique à l'endroit du multiculturalisme, c'est faire preuve d'intolérance et, au pire, être carrément raciste. A mon avis, l'affaire Dubreuil se révèle être un excellent catalyseur pour une critique en règle du multiculturalisme, ce fourre-tout pour intellectuels de bon ton, qui vient biaiser d'une façon pour le moins suspecte notre façon de réfléchir sur les problèmes relevant du droit et de la morale.
Oui, le glas a sonné, et il faut s'interroger sur le bien-fondé du multiculturalisme. Il est à mes yeux le grand responsable de cette interprétation complètement distordue d'un cas de viol. Dans toute cette controverse, la juge Dubreuil m'apparaît tout au plus comme l'instrument, le porte-voix où détonne toute l'incohérence argumentative de la logique du discours multiculturaliste. Je crois d'ailleurs que son propre sentiment d'avoir erré dans cette affaire le confirme bien. Mais il y a fort à parier qu'il n'y a pas que la juge Dubreuil à qui le multiculturalisme a fait faire fausse route. Si l'on se fie, par exemple, aux sources que tient Pierre Foglia au sujet de la politique de non-intervention appliquée par la Direction de la protection de la jeunesse envers certaines familles haïtiennes, le multiculturalisme semble avoir détourné depuis longtemps déjà la vocation première de nos institutions.
Quand on lit le jugement de Mme Dubreuil dans son intégralité, on constate d'abord qu'il n'est pas écrit avec toute la rigueur et la fluidité auxquelles on eût été en droit de s'attendre de la part d'un juge. Elle a donc bien raison de faire son mea-culpa et d'en être insatisfaite. En revanche, la question qui pose problème et qu'il faut adresser aux tenants du multiculturalisme est la suivante: est-ce que la juge aurait invoqué le «contexte culturel particulier» du Québec pour expliquer le manque de remords de deux violeurs Québécois «de souche»? Il tombe sous le sens commun que, le cas échéant la possibilité même d'invoquer «le contexte culturel» comme circonstance atténuante ne s'envisage même pas. Cette affaire vient donc mettre en lumière tout le danger qu'il y a à sacrifier sur l'autel de la culture les questions qui relèvent du droit et du comportement moral des individus.
Conscience morale aliénée
L'affaire Dubreuil prouve que, contrairement à ce qu'il prétend, le multiculturalisme est loin de livrer une lutte sans merci au fléau du racisme et d'être le gardien de la tolérance. Bien au contraire. Ce qui le rend d'abord si redoutable, c'est que sa logique a complètement aliéné notre conscience morale. En ethnicisant tous les comportements humains, elle nous a rendus incapables d'adopter une position critique face aux problèmes qui relèvent du droit et de la moralité sans que l'on se sente coupable! Pourtant la recherche de l'impartialité en droit tout comme le souci de tenir des jugements moraux désintéressés, exigent du discours qu'il soit fondé en raison. Certes, les questions qui concernent le «juste», le «bien» et le «mal» sont déterminées par la culture, mais elles doivent être argumentées autrement que sur la base de la culture, et ce, à plus forte raison quand ces questions sont débattues devant les tribunaux. Or l'incapacité inhérente au multiculturalisme d'intégrer adéquatement l'universalité de ces notions de «bien», de «juste» et de «mal», jette à mon avis de sérieux doutes sur ses bonnes intentions.
En fait, on commence à peine à comprendre jusqu'à quel point ses bonnes intentions ont desservi le sort politique de la société québécoise au Canada. Mais je suis d'avis que le multiculturalisme est une boîte de Pandore qui nous réserve bien d'autres misères. Ce qui le rend encore plus incohérent à mes yeux, c'est le paradoxe des conséquence quel a fini par le faire sombrer sa logique corrompue. L'affaire Dubreuil en constitue d'ailleurs un des produits les plus achevés. Voilà un cas qui devrait asséner toute une gifle aux bien-pensants de la rectitude politique et multiculturelle.
Préjugés racistes
En quoi la logique du multiculturalisme est-elle par nature corrompue? Le multiculturalisme a cru défendre les intérêts des communautés culturelles en créant les fameux droits aux minorités. Pourtant il semble de plus en plus évident que la reconnaissance de l'universelle dignité humaine ne passe pas uniquement par ce genre de priorités, qui renforcent les particularismes et comblent plutôt mal le désir d'intégration animant la plupart de ces communautés. Ainsi, au lieu de favoriser la tolérance à leur endroit le multiculturalisme parvient surtout à exacerber les tensions ethniques. Mais ce qui intéresse la philosophie, c'est la dimension discursive que prend ce paradoxe des conséquences. En effet, avec l'institutionnalisation juridique du discours multiculturaliste, les préjugés racistes viennent se donner une dimension objective, acceptable. C'est ainsi qu'il est apparu tout à fait légitime, pour un juge, de soulever la possibilité que ce soit «culturel», chez les Haïtiens, de violer les femmes. Nous sommes ici au coeur de la logique corrompue du multiculturalisme, qui se travestit sournoisement en devenant le créneau d'une forme d'intolérance plus discrète, plus raffinée, mais plus perverse.
Nous pouvons donc conclure en disant que le multiculturalisme débouche sur l'objectivation institutionnelle de l'intolérance et du racisme. C'est là un danger qui menace le dialogue entre les différentes ethnies d'une façon plus funeste encore que l'intolérance tonitruante associée au racisme ouvert, mais marginal, des mouvements politiques d'extrême droite.
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Jean-Louis Guillemot

Étudiant au doctorat en philosophie à l'Université d'Ottawa

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