Le français est devenu ringard

Le français à Montréal



Comme beaucoup de Québécois -- et de Montréalais --, je m'évertue à suivre attentivement le présent débat sur la langue, parce que la santé du français me tient à coeur. En ce sens, je me réjouis qu'il y ait enfin un débat qui ne se résume pas à quelques vulgaires escarmouches entre la Société Saint-Jean-Baptiste et le lobby anglophone.

Ceci dit, le va-et-vient récent dans les quotidiens -- Journal de Montréal, The Gazette et La Presse -- ressemble un peu, lui aussi, à un dialogue de sourds; les uns clament la mort imminente de la langue française à Montréal, les autres prétendent que c'est plutôt l'anglais qui perd du terrain, et les derniers se contentent de dire que la situation n'est, après tout, pas si grave.
Il y a sans doute du vrai dans ce que chacun dit, mais il me semble qu'on se concentre sur la paille et qu'on fait tout pour ne pas voir la poutre. La poutre, chers éditorialistes, c'est que le français est devenu ringard, et que ça, c'est notre faute à tous.
Enfants de la loi 101
Il est vrai que les enfants de la loi 101, les immigrants de moins de 30 ans, parlent en grande majorité un français décent. Il est aussi vrai, cependant, que la plupart d'entre eux préfèrent échanger entre eux en anglais à l'extérieur de l'école parce que l'anglais, lui, est beaucoup plus cool. Parce que le français est perçu comme la langue de l'oppresseur, une langue forcée, ringarde, bourrée d'exceptions et dont on ne se sert que dans les productions écrites, alors que l'anglais est perçu comme une langue subversive, malléable, sensuelle et sexy.
C'est pour ça que ça ne sert absolument à rien de renforcer la loi 101 ou de manifester bruyamment en face des Second Cup parce qu'ils ont supprimé le mot «café» de leur nom: plus on beugle comme des vierges offensées, plus on gave les immigrants de force, plus ils vomiront la langue de Molière.
Donnez-vous seulement la peine de faire un saut du côté du métro Lionel-Groulx ou encore celui de Côte-Vertu, vers 16h, au moment où les élèves du secondaire sortent de classe. Écoutez-les parler: ce sont eux, les enfants de la loi 101. Regardez-les en pleine face: le français, ils n'en ont rien à cirer!
À qui la faute?
En effet, pour un jeune immigrant de première génération qui vit dans l'arrondissement de Côte-des-Neiges, de Ville-Saint-Laurent, ou encore dans celui de Notre-Dame-de-Grâce, le français est une langue hors contexte qu'on n'utilise qu'à l'école. Pas surprenant que 95 % des gens qui fréquentent le théâtre sont blancs et francophones; si la langue ne passe pas, la culture non plus. Le français à Montréal vit-il? Oui, en quelque sorte. Mais est-il devenu la lingua franca de la culture montréalaise? Non, certainement pas.
On peut se demander comment on en est arrivé là. La réponse, à mon avis, est fort simple: une langue ne peut pas prendre racine et fleurir à l'extérieur du terreau culturel qui l'a engendrée. En d'autres mots, il lui faut un contexte pour lui donner du sens et le fait est que les Québécois francophones de souche sont de plus en plus absents des quartiers où vivent ces enfants de la loi 101.
En d'autres mots: si on veut que le français continue à vivre à Montréal et qu'il s'incruste pour de bon, si on veut partager notre culture et dialoguer avec celles que nous côtoyons, si on veut donner du sens à notre langue, il nous incombe à nous, francophones, de porter notre propre langue là où elle risque de disparaître. Ce n'est pas aux immigrants de deviner pourquoi ils devraient apprendre le français: cela devrait être évident.
Le blâme, s'il en est un, nous devons le porter, nous, les francophones. Il nous appartient donc à tous de redonner au français québécois sa pertinence, sa saveur, sa touche subversive et son côté rebelle. Comme dirait Justin Timberlake: «We have to bring sexy back.» Mais nous devons le faire dans la langue de chez-nous, sans quoi, le français à Montréal est vraiment en danger de devenir une langue de banlieusards.
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Joël Thibert, Montréal
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