Le Canada privé de retombées de 1,6 milliard

Boeing et Ottawa refusent de préciser la part du Québec pour le C-17

Industrie aéronautique



Castonguay, Alec - Ottawa - Tout indique que le Québec ne recevra pas les retombées économiques proportionnelles à son poids dans l'industrie aérospatiale canadienne dans le cas des avions C-17 de Boeing, soit 55 %. Cette exigence du gouvernement Charest et du Bloc québécois ne sera vraisemblablement pas respectée. Malgré la signature officielle du contrat des C-17 à Ottawa hier, les ministres du gouvernement Harper ont refusé de répondre aux nombreuses questions à ce sujet.
Mais lors d'un entretien avec Le Devoir, un haut dirigeant de Boeing Canada a soutenu que le Québec et l'Ontario recevraient la majorité des retombées économiques de 869 millions. Toutefois, a laissé entendre Boeing, il est peu probable que la part du Québec atteigne 55 %. De plus, Le Devoir a appris que l'entretien de l'appareil sera fait entièrement aux États-Unis par la US Air Force, ce qui prive le Canada de retombées économiques d'une valeur de 1,6 milliard sur 20 ans. Une telle entente fait toutefois en sorte qu'il est possible de contourner l'ITAR (International Traffic in Arms Regulations), soit l'organisme de régulation de la vente d'armes dans le monde.
L'ITAR empêche des citoyens canadiens qui possèdent une double nationalité contraire aux souhaits des États-Unis (il y a 25 pays sur la liste noire) de travailler sur des appareils ou de l'équipement militaire produits par des entreprises américaines ou leurs fournisseurs canadiens. Mais puisque l'avion sera entièrement construit et entretenu aux États-Unis, aucun Canadien n'aura à travailler sur des parties sensibles de l'appareil, ce qui soustrait l'ITAR du contrat.
Hier, l'opposition aux Communes ne décolérait pas, estimant que ce contrat «est cousu de fil blanc» et «très mauvais pour le Québec». Le Parti libéral songe même à demander à la vérificatrice générale d'enquêter, estimant que les critères ont été «trafiqués» à la dernière minute pour favoriser Boeing, comme Le Devoir le révélait la semaine dernière. À Paris, le premier ministre Jean Charest a dit simplement s'attendre «à des investissements substantiels» pour la province, alors que son ministre du Développement économique, Raymond Bachand, a ajouté au Devoir que le Québec «doit avoir sa juste part» et que les retombées vont être «surveillées» attentivement. Le ministre Bachand soutient que «ce n'est pas à Boeing de dicter les retombées économiques. Le gouvernement du Canada a une responsabilité».
Le contrat dévoilé hier est d'une valeur de 3,4 milliards sur 20 ans pour l'achat de quatre avions géants de transport stratégique C-17. Outre le montant de 1,6 milliard qui prendra le chemin des États-Unis pour l'entretien, Ottawa dépensera 800 millions pour que les Forces canadiennes puissent utiliser l'appareil (mise à niveau des logiciels, ajustements des infrastructures, formation des pilotes, etc.).
Le milliard restant se partage entre Boeing (869 millions) et la US Air Force, qui achètera à la place du Canada les 16 moteurs qui vont équiper les avions C-17. Ces moteurs seront achetés par le gouvernement américain puisque celui-ci a des conditions avantageuses avec Pratt & Whitney USA, ce qui lui permet d'acheter les moteurs à meilleur prix, soit 100 millions en tout. Pratt & Whitney aura, comme Boeing, l'obligation de suivre les lois canadiennes et donc de réinvestir l'équivalent du contrat en retombées économiques au Canada. Une «bonne nouvelle» pour Longueuil, a dit le ministre Raymond Bachand, où la filiale canadienne de Pratt & Whitney est installée.
Comme nous l'écrivions hier, Boeing et Ottawa se sont déjà entendus sur des retombées économiques de 577 millions, soit environ 60 % des obligations de Boeing. Le reste devra être décidé sur quatre ans.
Mais est-ce que les 869 millions en retombées économiques vont aller dans des secteurs technologiques de pointe, utiles au développement de l'industrie canadienne? Le gouvernement Harper a fixé un plancher pour que 30 % des 869 millions de dollars soient répartis dans des secteurs d'innovation. Le reste est à la discrétion de Boeing. Le manufacturier américain entend toutefois réinvestir la totalité de la somme dans l'industrie aérospatiale et de la défense, même si ce n'est pas toujours de la technologie avancée. «Il n'est pas question d'acheter du lave-glace avec les retombées économiques. Le minimum de 30 % va être facilement dépassé et le reste de l'argent va aller dans l'industrie aérospatiale», a dit au Devoir Eddy Morin, vice-président au développement des affaires chez Boeing Canada, faisant référence aux accusations du député libéral Denis Coderre.
Mais quelle part des 869 millions de dollars ira au Québec? Boeing refuse de dévoiler ses intentions. «Je ne veux pas avancer des hypothèses, dit Eddy Morin. Tout va se cristalliser dans les prochaines semaines. On a quatre ans pour compléter le choix des retombées économiques, donc il reste des choses à ficeler. On peut déjà dire que le Québec et l'Ontario vont avoir la majorité des retombées. Mais il n'y aura pas de favoritisme. On va faire affaire avec des gens de partout au pays.» Depuis dix ans, Boeing a fait affaire avec 200 fournisseurs à travers le pays, dont 65 au Québec, ce qui représente environ 35 % de ses partenaires.
Les ministres du gouvernement Harper Michael Fortier (Travaux publics) et Maxime Bernier (Industrie) ont catégoriquement refusé de répondre aux questions hier sur la répartition régionale des retombées économiques du contrat. Mais déjà on sait que le gouvernement n'a pas imposé de restriction à Boeing, qui peut faire affaire où elle le désire au pays, même si le Québec représente 55 % de l'industrie. Selon les informations qui circulent, la province ne récolterait que 30 % de la valeur du contrat, soit 260 millions sur 20 ans. Pressé par les journalistes, Michael Fortier a même répondu que «la région qui va en bénéficier, c'est le Canada». «Toutes les régions du Canada vont en profiter», a affirmé Maxime Bernier. Pas un mot sur le Québec.
Visiblement, le gouvernement Harper ne veut pas soulever une tempête dans l'ouest du pays en accordant la priorité au Québec. En 1987, le gouvernement Mulroney avait subi les foudres des électeurs de l'Ouest en accordant le contrat d'entretien des CF-18 au Québec. Ce choix avait donné un élan à la création du défunt Reform Party, dont Stephen Harper a été un fondateur.
Lors de son entretien avec Le Devoir, Eddy Morin a toutefois prévenu que la situation au Québec, avec Bombardier, complique la vie à Boeing. C'est que le poids de l'industrie aérospatiale dans la province est plus lourd principalement à cause de Bombardier. Or le manufacturier québécois est un concurrent direct de Boeing. «Bombardier fausse un peu les données au Québec. Et c'est évident qu'on a un certain degré d'inflexibilité à son endroit. On tente de voir si on peut l'inclure dans nos contrats de retombées économiques, mais ce n'est pas si facile», dit-il, laissant entendre que la part du Québec devra donc être inférieure aux 55 % réclamés par le Bloc québécois et le gouvernement Charest. «Rien n'est définitif encore», ajoute-t-il.
«On ne connaît pas le pourcentage des retombées qui iront au Québec, le gouvernement fédéral n'a pas donné de chiffres. Alors, c'est évidemment difficile de savoir s'il faut déchirer sa chemise ou ouvrir la bouteille de champagne», a soutenu au Devoir le ministre du Développement économique, Raymond Bachand.
Mais la grogne reste forte autour de ce contrat de 3,4 milliards. «C'est cousu de fil blanc. On voulait les avions à tout prix et le plus vite possible, alors que ce n'est pas une priorité pour l'armée. On a tourné les coins rond, ce qui fait qu'on a un mauvais deal», a lancé le député libéral Denis Coderre. Au Bloc québécois, on trouve «choquant» l'attribution de ce contrat. «C'est très mauvais pour le Québec. Le gouvernement aurait dû imposer des conditions à Boeing pour qu'il redistribue davantage au Québec. Là, à cause du laisser-aller du gouvernement, on affaiblit toute une industrie», affirme Paul Crête, du Bloc québécois.
L'industrie procure 46 000 emplois au Québec.


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