La situation en Catalogne devrait inquiéter le Québec, croit Carles Puigdemont

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L'erreur historique du mouvement souverainiste québécois : le référendum sans assurance d'effectivité mène au désastre

Un an après avoir fui la Catalogne pour vivre en exil en Belgique, l’ex-président catalan Carles Puigdemont met en garde les Québécois : laisser l’Espagne bafouer le droit de son peuple à se prononcer démocratiquement sur son destin compromet le droit de tous les autres peuples du monde qui voudraient aussi, un jour, accéder à l’indépendance.


« Lorsque le général de Gaule a lancé son “vive le Québec libre”, on a senti que ça nous concernait aussi, les Catalans, même si nous ne sommes ni Français ni Québécois. Lorsqu’il y a une demande de liberté, de respect au droit du peuple, on partage ce même combat », a lancé l’ancien président dans une première entrevue accordée à un média québécois depuis sa demeure de Waterloo, en Belgique, où il s’est réfugié depuis un an.


« S’il y a un peuple qui ne peut s’exprimer de façon pacifique, c’est une menace pour tous les peuples du monde qui voudraient faire de même. »


À la fin d’octobre 2017, moins d’un mois après le référendum catalan du 1er octobre entaché par des violences policières espagnoles et qui n’a finalement été reconnu par aucun pays du monde, la déclaration d’indépendance du président Puigdemont fut aussitôt cassée par le gouvernement central de Madrid, qui a dissous le gouvernement catalan en invoquant l’article 155 de sa Constitution. Le président a illico pris la route de l’exil, alors que la majorité des membres de son gouvernement ont été arrêtés et font face à de lourdes peines en Espagne.


Son vice-président, Oriol Junqueras, emprisonné depuis l’an dernier dans l’attente de son procès, a par exemple appris au début du mois qu’il encourt une peine de 25 ans de prison, accusé de « rébellion », de « sédition » et de « détournement de fonds publics ». S’il retourne en Espagne, Carles Puigdemont connaîtra le même sort.


« Je pense à eux [les leaders catalans emprisonnés] tous les jours. D’un point de vue personnel, ça a été dur d’être loin de la famille, de mon pays », explique-t-il dans un français pratiquement sans fautes, légèrement teinté d’un accent catalan et hérité de son éducation dans l’Espagne franquiste de sa jeunesse. À l’époque, la langue catalane était interdite à l’école, au profit de l’espagnol castillan.


Il voit dans la réaction ferme de Madrid envers la Catalogne des échos de l’autoritarisme de Francisco Franco, dictateur qui a régné sur l’Espagne jusqu’en 1975. Les lourdes accusations envers les dirigeants indépendantistes, qualifiés de « prisonniers politiques », mais aussi envers des artistes et des militants catalans ordinaires, sont comparées à l’inquisition.


« Dans la tradition politique espagnole, il y a cette attitude autoritaire. De ne pas dialoguer, d’imposer, de vouloir gagner. […] La conquête de l’Amérique a été faite comme ça ! Il y a, dans la tradition politique espagnole, la fausse idée que négocier, c’est être lâche. Au contraire, dans la culture catalane, la négociation est normale. »


À 55 ans, le politicien aux cheveux en bataille ne croit plus qu’il est encore possible de réformer l’Espagne pour accorder plus de pouvoirs aux régions comme la Catalogne. Il fonde désormais ses espoirs sur la reconnaissance, aux yeux du reste du monde, qu’il est légitime d’accéder à l’indépendance par un vote pacifique, même si l’Espagne l’interdit.


Or, au lendemain du référendum catalan, le gouvernement canadien n’a fait aucune déclaration sympathique aux indépendantistes. Le premier ministre Justin Trudeau s’est contenté de condamner la violence tout en soulignant qu’il s’agit « d’affaires internes » de l’Espagne. La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a ajouté en Chambre que la solution à la crise catalane « doit se trouver dans le respect de la primauté du droit et de la Constitution espagnole ».


« C’est curieux qu’une affaire si nationale et intérieure suscite des opinions de tant de chefs politiques à travers le monde », a ironisé le président Puigdemont, questionné sur les propos du gouvernement Trudeau au moment où, chez lui, il revendiquait une victoire à plus de 90 % du « Oui » au référendum de 2017.


Malgré le boycottage de ses opposants et une participation de moins de la moitié des Catalans au vote, M. Puigdemont qualifie le référendum de « succès » pour avoir suscité plus d’intérêt que les consultations précédentes, comme celles sur l’entrée dans l’Union européenne ou sur la participation espagnole à l’OTAN, par exemple.


« Bien évidemment, ce n’est pas une affaire intérieure. C’est un sujet d’intérêt international. En plus, l’Espagne est régulièrement pointée du doigt par l’Union européenne pour avoir bafoué les droits de ses citoyens. Nous avons un chef d’État [le roi d’Espagne] qui n’a pas été élu, qui a décidé de faire de la politique et d’agir contre la Constitution espagnole. C’est ça, une vraie démocratie de droit ? C’est ce que M. Trudeau voudrait pour les Canadiens ? Je crois que non. »


C’est d’ailleurs pour attirer l’attention sur la Catalogne que le président en exil a choisi de s’installer à Waterloo, ville cossue de Wallonie située tout près de Bruxelles, capitale de l’Europe. De son imposante maison-ambassade qui lui sert de quartier général, louée à la hâte deux semaines après sa fuite de Barcelone et gardée par une poignée d’hommes de main, il multiplie les démarches pour donner un coup d’accélérateur au projet de souveraineté à partir de la Belgique.


Avec la bénédiction du nouveau président catalan, l’indépendantiste Quim Torra, il préside un nouveau « Conseil de la République » pour préparer l’indépendance, en plus d’avoir fondé un parti politique, nommé Crida Nacional (l’Appel national), dans l’objectif de fédérer tous les petits partis indépendantistes. Des démarches qui n’ont pas pour but de diriger la Catalogne à partir de Bruxelles, assure-t-il.


« Être ici [en exil] nous permet de continuer à nous battre depuis l’espace libre qu’est l’Union européenne, avec la liberté d’expression et de mouvement. Je serais en prison si j’étais en Catalogne. Il y a beaucoup de travail qu’on peut faire [en Belgique] qui ne serait pas possible de faire dans le cadre des institutions catalanes, qui sont sous la surveillance de l’État espagnol. »


Il insiste sur sa définition du nationalisme catalan, à l’antithèse des « nationalismes dangereux des États » qui foisonnent un peu partout en Europe et dans le monde. Pour preuve, tant Marine Le Pen que les autres figures de la droite nationaliste européenne ont rejeté l’idée d’un État pour la Catalogne.


« Notre peuple a été fondé sur la base de l’immigration permanente. On est le résultat d’un mélange depuis des siècles, et l’avenir est aussi mélangé. Donc, on ne se définit pas comme une ethnie ou une race, jamais, mais comme une société de culture qui veut partager un avenir, et pas un passé. »


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