La ritournelle des années 30

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Non, nous ne revivons pas les années 1930

Vous vous souvenez peut-être des titres de la presse française il y a quelques semaines à peine. Plusieurs journaux, par ailleurs fort respectables, avaient accueilli l’élection de François Legault sur un ton alarmiste. Des médias de gauche comme de droite s’inquiétaient de l’élection d’un « populiste » à la tête du Québec. Il avait suffi que Marine Le Pen bénisse le programme de réduction des quotas d’immigration de la CAQ pour qu’une presse moutonnière s’engouffre dans la brèche, oubliant que le Québec était un des lieux au monde où l’on accueille déjà le plus d’immigrants.


La paresse est la mère de tous les vices, dit-on. Cela vaut aussi pour la vie intellectuelle. Il sera toujours plus facile de s’accrocher à la vieille antienne du « fascisme qui monte » que d’aller constater sur place la complexité des êtres et des choses. C’est à cette paresse intellectuelle, évidemment inspirée par des considérations politiciennes liées aux élections européennes, que s’est laissé aller le président français, Emmanuel Macron, à l’occasion du centenaire de l’Armistice, dimanche dernier.


En entrevue, quelques jours avant de s’adresser aux 70 chefs d’État et de gouvernement réunis à Paris, il s’était dit « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». Et le président de conclure que, « dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après-Première Guerre mondiale à la crise de 1929 ».


Est-ce par galanterie envers la chancelière Angela Merkel qu’Emmanuel Macron s’est d’abord appliqué à exonérer l’allié allemand de toute responsabilité dans la Première Guerre mondiale ? Selon les historiens les plus sérieux, comme Gerd Krumeich (Le feu aux poudres, Belin éditeur), celle-ci a pourtant été déclenchée par un état-major allemand qui croyait pouvoir libérer le pays de l’encerclement franco-russe en trois mois d’une « guerre totale ». À l’époque, de Gaulle lui-même avait craint que le militarisme allemand n’ait pas été suffisamment démantelé après 1918. Mais passons.


 

 


Car le plus grave dans ce discours est que le président s’est livré ce jour-là à une instrumentalisation de l’histoire indigne de l’ancien secrétaire du philosophe Paul Ricoeur. Comment peut-on en effet comparer sérieusement cette époque tragique s’il en est une aux soubresauts, certes parfois inquiétants mais combien différents, qui agitent aujourd’hui l’Europe et l’Amérique ?


D’abord, la crise économique des années 30 n’a aucune commune mesure avec celle de 2008. Où voit-on en Europe et en Amérique, qui connaissent souvent le plein-emploi, des millions de chômeurs faisant la queue à la soupe populaire ?


Il faudra aussi qu’on nous explique en quoi cette « lèpre nationaliste » que le président français dit voir progresser un peu partout a quelque chose à voir avec le nazisme. Quel lien y a-t-il en effet entre les thèses de Mein Kampf, qui ne prêchait rien de moins que l’extermination d’un peuple, et la volonté de la Pologne ou de la Hongrie de se protéger d’une immigration de masse qui ne leur est pas familière et qui a créé des ghettos ethniques ailleurs en Europe ?


Qu’y a-t-il de commun entre les militarismes allemand et soviétique, expansionnistes et déterminés à dominer le monde, et le « souverainisme » de ces petits pays d’Europe qui souhaitent simplement récupérer un certain nombre de leurs prérogatives nationales ? Il est parfaitement obscène de comparer ces régimes démocratiques, comme l’illustrent les récentes élections polonaises ou le référendum sur le Brexit, aux coups d’État de Lénine et d’Hitler qui ont ouvert la voie à l’horreur.


De grâce, revenons sur terre quelques instants ! De tels propos ne peuvent avoir pour résultat que d’hystériser les débats. On peine en effet à imaginer ces années 30 où l’incandescence révolutionnaire fut portée à son paroxysme. À peine advenus à la démocratie, les peuples vont se jeter à corps perdu dans deux grandes idéologies totalitaires, le nazisme et le communisme, qui vont déchirer le siècle et fabriquer les deux plus grandes hécatombes de l’histoire de l’humanité. Loin de l’image que l’on s’en fait parfois, le nazisme se voulait en effet aussi révolutionnaire que son alter ego, le communisme, avec qui il partageait le même rêve, celui de façonner un « homme nouveau ».


Quel rapport avec la situation actuelle qui est au contraire celle de l’effondrement des idéologies et de toutes les grandes explications métaphysiques du monde ? À l’exception de l’islamisme qui est ce qui s’en rapproche le plus, les idéologies de masse ont depuis belle lurette été remplacées par l’hédonisme consumériste et l’individualisme triomphant.


> La suite sur Le Devoir.


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