La marginalisation de l'histoire politique dans les universités francophones

17. Actualité archives 2007


L'an dernier, le ministère de l'Éducation a dû réviser sa proposition de programme d'histoire du Canada et du Québec destiné aux étudiants de niveau secondaire devant le tollé suscité par un projet qui minimisait les conflits et noyait l'identité francophone. Cette représentation postnationale de l'histoire est influencée par la tendance chez les historiens de profession dans les universités à discréditer l'histoire politique depuis les années 70 au profit de l'histoire sociale.
Cette dernière spécialisation en est venue à détenir une position tellement dominante qu'elle occupe une large part de la recherche parmi les historiens francophones des universités québécoises. Partout, il y a volonté de récrire l'histoire du bas vers le haut plutôt que des élites vers le peuple, comme le voulait autrefois l'histoire politique traditionnelle. C'est que le Québec a été touché par l'historiographie française qui, depuis les années 1930, discrédite l'histoire politique parce que trop événementielle et manquant d'analyse. En contrepartie, cette historiographie privilégiait l'histoire sociale, courant qui a trouvé un terrain fertile au Québec.
Des avancées dans la connaissance
Il est certain que l'histoire sociale a permis des avancées considérables dans la connaissance du passé québécois. Elle a mis en relief l'existence de classes sociales et de groupes sociaux et elle a ouvert de nouvelles avenues de recherche comme la condition féminine, les groupes ethniques, les conditions de vie, le milieu urbain, etc. Il en est résulté une réécriture de notre histoire dans le sens de la diversité et de la pluralité.
Cette avancée heureuse de la recherche a rendu caduque une vision plutôt organique et homogène du Canada français qui avait longtemps prévalu dans l'imaginaire de nos élites. Elle a aussi eu pour résultat de faire ressortir des parallèles nombreux entre l'évolution du Québec et celle du reste de l'Amérique du Nord.
Mais voilà, forte de son succès, la «nouvelle histoire» imprime son orientation directement ou indirectement à la recherche des historiens de profession et aux étudiants qu'ils dirigent. Et comme il arrive souvent en situation de suprématie, plusieurs de ses praticiens dévalorisent ou rejettent d'autres horizons pour aborder l'étude du passé.
Mais nouvel anathème
C'est à un tel anathème que l'histoire politique est maintenant vouée. Autrefois la seule avenue pour explorer le passé, elle est maintenant devenue la refoulée, le paria de l'historiographie. Alors qu'en France, l'histoire politique a retrouvé sa légitimité et opéré un renouvellement de ses problématiques, elle est toujours considérée au Québec comme désuète et peu digne d'intérêt.
Cette marginalisation occulte évidemment la recherche sur le lieu important de gestion de la société globale que représente le pouvoir politique, particulièrement celui de la nation et de l'État. En effet, c'est là que s'effectue la gérance du bien commun et l'arbitrage des revendications des classes et des mouvements sociaux. L'action de l'État est un point de convergence de la plupart des activités de l'ensemble social. Gérer la loi en autorisant, interdisant, encourageant ou entravant demeure un pouvoir capital dans la direction d'une société.
L'importance du pouvoir politique exige qu'il soit étudié de manière spécifique comme réalité distincte sans devoir être subordonné à l'histoire sociale ou à d'autres pratiques historiques. Sa place en histoire est aussi nécessaire que celle que les journaux quotidiens réservent aux événements politiques pour rendre compte de l'actualité. Peut-on imaginer qu'ils les éliminent de leurs pages parce que jugés secondaires? Ils en regorgent chaque jour pour rendre compte du passé récent. Pourquoi alors les écarter de la mémoire d'un passé plus lointain?
L'examen de la dimension politique de notre histoire est d'autant plus utile pour nous, francophones, colonisés dans l'Empire britannique et minorité à l'intérieur du Canada, que c'est à travers nos institutions politiques que le combat pour notre survie s'est affirmé avec force. Cette question est plus que jamais d'actualité compte tenu du souci d'affirmation du Québec sur la scène internationale et de la faveur dont le projet indépendantiste jouit dans la population.
Enfin, la perspective d'histoire politique qui privilégie le collectif, l'étude de la société globale, fait une contrepartie utile à la démarche en histoire sociale dont la pratique tend à verser dans la microhistoire et à émietter le collectif. C'est la conséquence d'une spécialisation de plus en plus poussée qui s'éloigne de l'histoire globale.
Comprenons-nous bien: nous ne voulons pas ici dévaluer la nécessité de l'histoire sociale, à laquelle nous avons contribué ou contribuons encore, mais réintégrer, à sa juste place, la vie politique dans l'explication de notre passé.
Les spécialistes disparaissent
L'hégémonie du social dans les départements d'histoire s'est affirmée au point où on ne retrouve plus de spécialiste d'histoire politique québécoise et canadienne dans les universités francophones montréalaises qui font porter leur recherche dans ce secteur. Le sentiment est encore très répandu qu'il s'agit d'un champ épuisé ou suranné de l'histoire et qu'il vaut mieux privilégier l'engagement dans d'autres spécialités.
Cette situation prévaut à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) malgré que les cours en histoire politique attirent beaucoup d'étudiants. Mais ils sont offerts par des chargés de cours qui ne peuvent pas diriger ceux qui souhaitent poursuivre à la maîtrise et au doctorat sur des sujets comme la vie politique canadienne et québécoise, les relations fédérales-provinciales, la politique extérieure, le rôle des partis et l'exercice de la citoyenneté.
Bref, tous ces champs ne sont pas jugés assez importants pour justifier le remplacement du titulaire fondateur de la chaire Hector-Fabre, qui dirigeait plusieurs travaux en histoire politique du Québec et qui a pris sa retraite.
L'Europe avant le Québec
En revanche, on accepte que le département compte des spécialistes d'histoire politique dans les aires non canadiennes. Ainsi, des professeurs peuvent diriger des étudiants aux cycles supérieurs sur la construction politique de l'Europe, les révolutions en Amérique latine et les rivalités politiques partout dans le monde, mais pas sur l'histoire politique de notre propre pays. Cette voie est bloquée par des collègues qui veulent finalement reproduire un département à leur image.
Ce refus touche aussi l'histoire des relations internationales, un territoire que certaines universités s'emploient à développer dans une perspective multidisciplinaire. Il suscite un intérêt marqué chez beaucoup d'étudiants sensibles à inscrire leur formation en élargissant leurs horizons sur le monde.
Dans deux concours récents au département d'histoire de l'Université de Montréal visant à remplacer un professeur spécialisé en histoire politique du Québec qui a pris sa retraite, la plupart des historiens versés en histoire du Québec ont refusé d'embaucher un spécialiste en histoire des études internationales du Canada-Québec malgré le dossier exceptionnel des candidats. Dans un premier concours, ils lui ont préféré l'engagement d'une sociologue sans aucune formation historique et n'ayant jamais suivi un cours d'histoire canadienne. Dans un deuxième concours, comme moindre mal, ils se sont tournés vers l'embauche d'un européaniste spécialisé en études internationales.
Là comme à l'UQAM, l'engagement en histoire politique québécoise est frappé d'un interdit alors qu'il est permis en histoire de l'Europe.
Le refoulement de l'histoire politique a quelque chose de paradoxal au moment où l'État joue un rôle de plus en plus important depuis la Révolution tranquille. Et c'est encore plus étonnant de nos jours car les Québécois sont à un carrefour quant à leur avenir politique et réclament une identité nationale propre.
Et le «hasard» a voulu que ce soit précisément la dimension historique de ces deux derniers enjeux, l'identité nationale et le devenir politique, qui a été escamotée dans le programme destiné aux étudiants du niveau secondaire.
Jacques Rouillard, Professeur au département d'histoire et responsable du programme en études québécoises de l'Université de Montréal
Robert Comeau, Professeur associé au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal


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