La destruction du Liban

Géopolitique du Proche-Orient



Les dommages causés par la riposte israélienne vont plonger le Liban dans le marasme économique encore pour une décennie

Les opérations de guerre menées par Israël au Liban ne peuvent se résumer à une simple riposte militaire à la suite de l'enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah, ni même à l'agacement de l'État hébreu face aux tirs de roquettes, que subit le nord d'Israël depuis des mois. Cette offensive militaire israélienne doit être replacée dans le contexte du conflit israélo-arabe et plus récemment du bras de fer entre l'Iran et les É.-U.
Certes, une année après le départ de l'armée syrienne du Liban, le gouvernement libanais n'a absolument rien fait pour appliquer la résolution 1559 des Nations unies parrainée conjointement par les É.- U. et la France. Pour mémoire, cette résolution demande le retrait des forces étrangères du Liban (pour ne pas citer explicitement la Syrie) et des milices, sous-entendus les Palestiniens et le Hezbollah. Si le départ de l'armée syrienne fut rapidement obtenu après l'émotion causée par l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri en février 2005, en revanche le désarmement du Hezbollah et des Palestiniens n'a jamais abouti. Le Hezbollah refuse de désarmer et l'armée libanaise n'est pas assez puissante pour les lui prendre.
Le Hezbollah a été fondé dans les années 80 avec le soutien de l'Iran. Il a toujours été soutenu et financé par l'Iran et la Syrie. Cependant il possède un ancrage national libanais important, car il défend les intérêts de la communauté chiite: la plus importante sur le plan démographique (33 % de la population) et la plus lésée politiquement puisqu'elle ne compte que 20 % des députés.
Faire monter la pression Dans le bras de fer qui oppose l'Iran aux É.-U. sur la question du nucléaire, dans le contexte du conflit israelo-arabe, et au sein des rivalités politiques libanaises, le Hezbollah n'a cessé de faire monter la pression contre Israël pour justifier la possession de ses armes et son titre de " Résistance ". Il a refusé d'abandonner la lutte contre Israël après qu'elle ait évacué le sud Liban en 2000. Les tirs de roquettes contre Israël se sont multipliés ces derniers mois, afin que les ripostes israéliennes sur le territoire libanais justifient l'existence du Hezbollah en tant que mouvement de résistance armé.
Face au pilonnage de la bande de Gaza depuis un mois, dans l'indifférence générale, le Hezbollah ne pouvait rester inactif. L'enlèvement des deux soldats israéliens répond à un besoin sur le plan intérieur de justification de la résistance armée pour le Hezbollah, son plus important atout dans le système politique libanais actuel.
Du côté israélien, il est clair que l'État hébreu a décidé de désarmer lui-même le Hezbollah puisque le gouvernement libanais n'y est pas parvenu. La recherche des deux soldats israéliens cachés sur le territoire libanais et les tirs de roquettes sur Israël lui donnent un blanc-seing pour poursuivre sa destruction systématique des infrastructures du pays. Car il faut souligner que les bombardements que le Liban subit depuis une semaine ne sont pas concentrés sur les fiefs du Hezbollah ou les bases palestiniennes, ni par extension uniquement sur les régions chiites, mais sur l'ensemble du territoire libanais. Les dommages causés vont plongés le Liban dans le marasme économique encore pour une décennie, alors que le pays du Cèdre commençait à se redresser, notamment grâce au tourisme et aux investissements venus des pays arabes pétroliers. Au-delà de la lutte contre le Hezbollah, l'État hébreu vise la destruction d'un Liban prospère et multicommunautaires car ce modèle va à l'encontre de sa logique communautariste sur lequel repose la création et l'existence de l'État juif d'Israël.
Que fera l'Iran?
Au niveau régional, la destruction du plus fidèle allié de l'Iran aux frontières d'Israël, sera une victoire pour les Américains dans leur bras de fer contre l'Iran. La destruction du Hezbollah fera aussi, dans l'esprit du Pentagone et d'Israël, jurisprudence pour la Syrie et le Hamas. L'Iran peut-il rester insensible à la destruction de son allié libanais? C'est peut être le prix à payer pour développer sa filière nucléaire. Quant aux É.-U. la fin du Hezbollah fournirait à Georges Bush une consolation à son échec en Irak. Mais tout comme en Irak, la situation peut aussi se retourner contre Israël et les É.-U. qui auraient mal pris la mesure de la force du Hezbollah, du sentiment de solidarité des chiites irakiens à l'égard de leurs frères libanais et d'une manière générale du nationalisme arabe.
Les manifestations de soutien au Hezbollah que l'on voit à Damas témoignent d'un sentiment réel de solidarité de la population syrienne à l'égard du parti chiite libanais. Désormais le régime syrien justifie facilement la pression qu'il a subi pour quitter le Liban comme étant la première étape d'un plan machiavélique des É.-U. et d'Israël pour détruire un Liban privé de la protection syrienne et enfin isoler la Syrie, le seul pays qui résiste toujours et encore à Israël. Ainsi le régime syrien sortira renforcé de l'attaque israélienne contre le Liban tout comme l'ensemble des partisans d'une ligne dure contre Israël et les États-Unis.
L'auteur est chercheur à l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth.


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