L'usurpation

Géopolitique du Proche-Orient

Awad*Jiad et Sami Majzoub - Depuis le 12 juillet, le monde entier assiste à une attaque menée par l'armée israélienne sur l'ensemble du territoire libanais et sa population. Nombreux sont ceux et celles qui découvrent, pour la première fois et avec stupeur, la barbarie dont est capable Tsahal. Pour les autres qui s'en souviennent, les derniers événements rappellent avec frayeur l'invasion israélienne du Liban en 1982 et dont le retrait quasi complet ne s'est fait qu'en 2000 grâce à la persévérance de la résistance libanaise - qu'une partie de l'occident n'hésite pas à qualifier aujourd'hui de terroriste.
L'analyse manichéenne et réductrice dominante, voulant que cette guerre soit le produit d'une confrontation entre des Arabes musulmans « barbares », d'un côté, et des Juifs « libres et démocratiques », de l'autre, n'est pas en mesure d'expliquer ni de légitimer les atrocités dont témoigne la planète entière. Une remise en contexte historique s'impose donc pour comprendre, avec un peu plus de nuances, les causes occultées des violences qui ont lieu présentement au Liban et dans les territoires palestiniens occupés.
À la fin du 19e siècle, le mouvement sioniste qui prend ses sources en Europe de l'Est commence à promouvoir l'idée de créer un État juif. Avec l'aide de la Grande-Bretagne, il était question de l'établir en Afrique, dans l'actuel Ouganda. La Palestine était également envisagée, mais ce choix fut définitivement retenu après que les Anglais, qui occupaient la Palestine à l'époque, eurent promis aux sionistes d'y créer un foyer national juif (déclaration Balfour, 1917).
Rappelons qu'à la fin du 19e siècle, la population vivant en Palestine était composée de Palestiniens arabes de confession musulmane, chrétienne et juive. Les Juifs représentaient à peine 5% de cette population. Et c'est durant cette période que le mouvement sioniste initia une immigration massive de Juifs, principalement en provenance d'Europe. Acceptée au début par les Palestiniens, elle fut refusée lorsque qu'elle commença à déstabiliser la région et lorsque ses visées furent comprises. Cependant, l'immigration juive allait en s'accélérant et le fait que l'Angleterre ait décrété son illégalité, réalisant l'erreur qu'elle venait de commettre, ne la freina en rien.
Après la Seconde Guerre mondiale et la tragédie de l'Holocauste, les puissances de ce monde imposèrent un plan de partage de la Palestine en passant par un vote à l'ONU. Ce plan, datant de 1947, octroya officiellement une partie du territoire palestinien aux colons juifs d'origine européenne fraîchement arrivés sur cette terre. Il est important de mentionner que malgré leur immigration massive, cette population était toujours en minorité et ne représentait que 30% de la population vivant sur la terre palestinienne. Nonobstant ce fait, l'ONU leur accorda 56.5% de la Palestine mandataire, incluant la majorité des terres côtières et agricoles.
Le 4 avril 1948, alors que l'ONU est en train de discuter de la suspension du plan de partage, l'état juif en devenir lance une offensive déterminante contre les Palestiniens. Celle-ci permettra aux sionistes de conquérir la majorité de la Palestine mandataire, incluant les territoires réservés aux Palestiniens par le plan de partage de l'ONU. C'est également cette offensive qui créa la première et la plus grosse vague de réfugiés palestiniens qui se dispersèrent entre la Bande de Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie et la Transjordanie. Ce n'est qu'après ces événements que les armées arabes décidèrent d'attaquer sans succès les armées juives le 15 mai 1948 pour venir en aide aux Palestiniens et essayer de reconquérir le territoire qu'ils venaient de perdre.
Cette politique coloniale agressive d'Israël se confirma à plusieurs reprise durant sa courte histoire et elle plongea la région dans une série de guerres et de résistances armées qui perdurent jusqu'aujourd'hui. En effet, l'histoire se répéta en 1967 lorsqu'Israël lança une offensive sur ses voisins arabes et conquit la totalité de la Palestine mandataire ainsi que des territoires appartenant à l'Égypte et à la Syrie. Encore en 1978 avec l'occupation du Liban Sud, puis en 1982 avec une invasion en bonne et due forme du Liban et un siège de Beyrouth Ouest qui dura 10 semaines, accompagné de bombardements massifs quotidiens qui anéantirent la ville et se soldèrent par la mort de 18 000 personnes, en très grande majorité des civils.
Malgré ce passé, les Palestiniens et les autres pays arabes ont exprimé leur ouverture à reconnaître l'État israélien et à entretenir des relations politiques normales avec lui, à la condition qu'un État palestinien soit créé dans les frontières de 1967. Cette position fut clairement réitérée en 2002, à Beyrouth à l'occasion du Sommet des pays arabes. Il n'est donc pas difficile de comprendre qu'il ne peut y avoir de paix dans la région tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas d'État palestinien viable et totalement indépendant. Il n'est pas non plus difficile de comprendre qu'un peuple, souffrant quotidiennement l'occupation et ses humiliations, veuille se battre par tous les moyens pour retrouver sa dignité humaine.
C'est à la lumière de cela qu'il faut saisir, aujourd'hui, les motifs qui poussent Israël à mener ces agressions contre le Liban et la bande de Gaza. D'ailleurs, la capture des deux soldats israéliens par le Hezbollah, sur le territoire libanais, à Aïta Al-Chaab très exactement, n'a été qu'un prétexte repris par Israël pour déployer une opération militaire depuis longtemps préparée. Il ne s'agit donc pas d'une réaction à chaud face à une opération de résistance menée par le Hezbollah et dont l'objectif est de négocier la libération de Libanais des geôles israéliennes. Bon nombre de ces prisonniers sont détenus depuis les années 70, alors qu'Israël menait sa première invasion du Liban. Rappelons aussi que cette stratégie du Hezbollah pour libérer les détenus n'est pas nouvelle et que le dernier échange de prisonniers libanais contre des militaires israéliens capturés remonte à 2004.
Contrairement à ce que prétendent les autorités israéliennes, l'objectif n'est pas de désarmer le Hezbollah et « libérer » le peuple libanais. Comment Israël peut-elle faire croire au monde qu'elle est une justicière ou le bras exécutif de l'ONU en prétendant faire appliquer la résolution 1559, alors qu'elle-même n'a jamais appliqué aucune des résolutions de l'ONU la concernant? Faut-il rappeler qu'Israël a interrompu, par sa guerre, les négociations en cours entre les composantes du gouvernement libanais et dont l'objectif principal était le désarmement de toutes les milices afin de rendre à l'armée libanaise l'entière souveraineté militaire sur son territoire? Avons-nous besoin de rappeler que les installations de l'armée libanaise ont été la cible de frappes visant à l'invalider? Avons-nous besoin de rappeler que la stratégie meurtrière de Tsahal a été de détruire toutes les infrastructures de transport (routes, ponts, ports, aéroports) pour ensuite envoyer des tracts aux populations les invitant à évacuer alors même que les frappes avaient déjà lieu dans les zones civiles? Avons-nous besoin de rappeler que Tsahal a refusé la trêve de trois jours demandée par le gouvernement libanais et l'ONU, pour faire évacuer les populations? Est-ce le comble du cynisme ou le simple visage du crime?
Nous ne pouvons manquer de faire le parallèle avec l'attaque menée contre la Bande de Gaza depuis la fin juin et qui coïncidait avec l'annonce d'un accord entre toutes les factions de la résistance palestinienne incluant le Hamas et le Fatah de Mahmoud Abbas. Cet accord, connu sous le nom du Document des prisonniers visait à faire reconnaître Israël par le Hamas et à sortir le gouvernement palestinien de son isolement. La condition, encore une fois, était la création d'un État palestinien viable dans les frontières de 1967. Une fois de plus l'argument de la menace arabe s'effritait, une fois de plus Israël devait faire éclater la guerre au lieu de saisir une occasion pour la paix.
Tout ceci nous mène à conclure que la menace réelle à la paix au Moyen-Orient est la politique militaire israélienne. La menace vient d'un État qui s'octroie le droit de parler et de mener des massacres au nom de tous les Juifs et les Juives, en instrumentalisant et en reprenant à son compte les souffrances historiques d'un peuple. Dans le sens de cette politique guerrière entretenue par une stratégie de la peur constante et de la censure (que les États-unis ont adoptée depuis le 11 septembre), il est dans l'intérêt du gouvernement israélien de recourir à des pratiques pour augmenter l'antisémitisme et nourrir la menace afin d'entretenir la mobilisation et l'unité nationale - sans parler de l'importance économique de son industrie militaire. Israël ne veut clairement pas d'un Liban arabe fort, prospère, démocratique et multiconfessionnel qui remettrait en cause sa légitimité. Le Liban serait, en effet, un contre-exemple flagrant aux accusations classiques qu'Israël, les États-unis et l'Occident en général s'adonnent à formuler à l'encontre des états et populations arabes pour légitimer leurs actions dans la région.
Nous refusons de croire que les enfants de la Shoah acceptent que de tels massacres soient perpétrés en leur nom, sans quoi nous devrions nous plier à l'évidence que l'expression « esclave esclavagiste » s'applique à qualifier la nature humaine et que, par conséquent, la paix ne peut être que les moments passagers entre deux périodes de guerre pour la domination. Aussi saluons-nous le courage de ces Juifs, Israéliens ou non, qui osent exprimer par tous les moyens, leur refus de cautionner les sauvageries de l'État israélien.
Par leur support avoué ou par leur mutisme, les pays occidentaux cautionnent la politique israélienne et prennent en otage la vraie démocratie et la vraie liberté. Grande sera la désillusion quand viendra le jour où les peuples d'Occident réaliseront que leurs valeurs les plus profondes, pour lesquelles ils se sont battus si longuement et si durement, sont instrumentalisées pour les duper dans une fausse campagne libératrice et civilisatrice, qui vise en réalité à perpétrer en leur nom des objectifs néo-coloniaux pour lesquels l'usage de crimes contre l'humanité sont des moyens standards.
Sami Majzoub, géographe
_ Jiad Awad, étudiant à la maîtrise en sociologie


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