La pauvreté est affaire de politiques publiques

Par Dennis Raphael

17. Actualité archives 2007


Pour les Canadiens, les politiques publiques doivent fournir aux citoyens des services de santé et un filet de protection sociale adéquats et équitables. Et devant la pauvreté, s'il faut trouver un coupable, nous accusons plus volontiers l'incapacité individuelle que la nature des politiques publiques.
Cette vision est erronée. Le taux de pauvreté au Canada est l'un des plus élevés des pays industrialisés. Selon les chiffres les plus récents de Statistique Canada, 15,5 % des individus, 12 % des familles et 18 % des enfants vivaient dans la pauvreté au Canada en 2004. Et ce taux atteignait 52 % pour les enfants vivant dans une famille monoparentale dirigée par une femme! Il est donc difficile d'attribuer à des incapacités individuelles le sort réservé à des millions de nos concitoyens.
De fait, plusieurs politiques publiques canadiennes, dont les mesures de lutte contre la pauvreté, souffrent de sous-développement comparées à celles de la plupart des pays européens. Quand on sait que la pauvreté est le facteur primordial en ce qui a trait à l'état de santé des individus et de la population, on saisit le caractère particulièrement problématique des taux élevés de pauvreté au Canada. La pauvreté influence aussi de façon prépondérante certains indicateurs de la qualité de vie, dont l'alphabétisme, la criminalité et la cohésion sociale.
Inaction gouvernementale
Les gouvernements canadiens ont adopté peu de mesures pour lutter contre la pauvreté, même depuis la résolution votée par la Chambre des communes, en 1989, visant à éliminer la pauvreté des enfants avant 2000. Et il serait fantaisiste de croire que le gouvernement minoritaire de Stephen Harper permettra de changer de cap. Comment, alors, peut-on expliquer la situation actuelle en matière de politiques gouvernementales?
Les modifications des structures économiques internationales rendent actuellement nécessaires de profonds ajustements des pratiques industrielles et de travail si on veut éviter la détérioration des conditions de vie des citoyens et les effets sociaux qu'elle entraîne. Les gouvernements doivent donc investir afin que tous aient les habiletés intellectuelles et les aptitudes sociales requises pour s'ajuster aux transformations du monde de l'éducation et de l'emploi dans notre société post-industrielle.
Les enfants les plus vulnérables doivent être les premiers bénéficiaires de ces investissements. À cause des manques, matériels et sociaux qu'elle entraîne, la pauvreté infantile constitue la menace la plus grave sur le plan du développement humain et de la qualité de vie.
La pauvreté se solde également par l'exclusion sociale, un phénomène que l'Union européenne et l'Organisation mondiale de la santé décrivent comme le plus grand danger pour le fonctionnement harmonieux d'une société. Des preuves solides l'ont démontré: des salaires décents, un système d'impôt progressif et un programme national de garderies constituent les meilleurs moyens de réduire la pauvreté.
Pourtant un pays riche
Comment se fait-il que, dans un pays riche comme le Canada, 15 % des enfants vivent dans la pauvreté, alors que, dans des pays beaucoup moins riches, comme le Danemark et la Finlande, les taux de pauvreté infantile ne dépassent pas 3 %?
Les taux élevés de pauvreté résultent de la façon dont les gouvernements entendent répartir les ressources économiques parmi les citoyens. Ainsi, le Canada, comparé à la plupart des pays développés, affiche l'une des plus fortes proportions de travailleurs mal rémunérés, offre moins d'avantages aux chômeurs ou aux gens incapables de travailler, et dépense moins pour soutenir les personnes âgées, les handicapés et les familles.
En fait, le Canada, comme l'Irlande, le Royaume-Uni et les États-Unis, est une société libérale où, pour assurer la répartition des biens et des ressources, on se fie aux mécanismes du marché plutôt qu'à l'État.
Il est clair que, pour le Parti conservateur du Canada, le marché constitue le principal arbitre dans la répartition des ressources; pour le NPD, l'État doit jouer un rôle régulateur sur ce plan. La position du Parti libéral est souvent ambiguë, mais son plus récent programme est clairement en faveur de l'intervention de l'État dans des secteurs clés comme les services de garde, le logement et les transports publics.
Influence des partis de gauche
Campagne 2000, une large coalition qui propose divers moyens de réduire la pauvreté, a comparé les positions des divers partis sur ces solutions, dont, entre autres, l'allocation de meilleures ressources aux familles pauvres (au moyen de prestations fiscales pour enfants et d'un meilleur salaire minimum), l'augmentation des budgets consacré au logement social et la création d'un système de services éducatifs et de garde à l'enfance.
Le NPD soutient toutes les propositions de Campagne 2000; les conservateurs se situent à l'autre extrême. Le Parti libéral favorise un système de garderies et est en partie d'accord avec la nécessité de favoriser le logement social. Enfin, le Bloc québécois soutient la plupart des recommandations, mais il met l'accent sur les initiatives du Québec, en opposition à des mesures pancanadiennes.
Ces différentes positions reflètent les valeurs qui sont à la base de l'existence de chacun des partis. Ce que défend le NPD, et en partie les libéraux, s'accorde avec les principes sociaux-démocrates d'égalité. La position du Parti conservateur est en accord avec sa conception de la liberté. Et aux positions sociales-démocrates du Bloc s'ajoute son option indépendantiste.
Cette analyse met en évidence l'importance des partis dans le processus de création des politiques publiques, et révèle que le taux de pauvreté infantile - un bon indice des effets de plusieurs politiques - est intimement relié à l'influence de la gauche sur l'élaboration de ces politiques.
On observe par exemple une relation étroite entre les taux de pauvreté infantile et l'influence qu'ont eue les partis de gauche sur les gouvernements fédéraux de 1946 aux années 90.
Aucun parti de gauche n'a jamais participé au gouvernement, mais la gauche a joui d'un certain pouvoir sous les gouvernements minoritaires. L'assurance-maladie et les pensions, par exemple, ont été créées par des gouvernements minoritaires alors que le NPD détenait la balance du pouvoir. La même chose s'est produite récemment quand d'importantes hausses de budget pour les garderies, le logement et les transports publics ont été adoptées.
Les taux de pauvreté, suivant les périodes de croissance économique et de récession, varient, mais faiblement. Le taux de pauvreté infantile au Canada, un indicateur de la santé de la population et la qualité de vie, dépend du pouvoir des différents partis politiques aux parlements fédéral et provinciaux.
Sous un gouvernement conservateur, le taux de pauvreté ne baissera que peu, ou pas du tout, et, vu la conception conservatrice de la répartition des ressources, il se peut même qu'il augmente. À plus long terme toutefois, la réforme électorale accroîtra l'influence des partis de gauche: comme le montrent les données internationales, les niveaux de pauvreté sont plus bas et le filet de sécurité sociale plus serré là où la représentation proportionnelle existe.
Mais dès maintenant, les décideurs politiques auraient avantage à s'attaquer aux politiques créatrices de pauvreté plutôt que de blâmer les victimes de ces politiques.
Ce texte est un résumé d'un article publié dans le numéro de juillet-août d'Options politiques, le magazine de l'IRPP (www.irpp.org).
Dennis Raphael : Professeur de politique et de gestion en matière de santé à l'Université York (Toronto)


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