SOMMET DE LA FRANCOPHONIE

L’occasion de sortir du Moyen Âge

L’opacité du processus conduisant à la désignation du secrétaire général est aujourd’hui indéfendable

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Un important déficit démocratique

Le XVe sommet de la Francophonie qui se tiendra à Dakar dans quelques heures sera l’occasion de désigner le successeur d’Abdou Diouf au poste de secrétaire général de la Francophonie. Jusqu’à maintenant, cette course n’intéressait que les seuls initiés. Pourquoi donc le « grand public » aurait-il trouvé un quelconque intérêt à cette élection, sachant que le résultat final n’appartient en définitive qu’à un groupe restreint de chefs d’État et de gouvernement n’ayant pas, de surcroît, de compte à rendre à leur population respective ? Cette élection est pourtant déterminante pour assurer la relance d’une organisation qui peine de plus en plus à trouver résonance auprès des populations francophones et francophiles. À l’évidence, la Francophonie souffre d’un déficit d’intérêt dont ses prochains dirigeants devront impérativement tenir compte. La Francophonie, l’institutionnelle, celle des chefs d’État et de gouvernement, celle de la diplomatie, celle des hauts fonctionnaires, celle des universitaires, celle des parlementaires, s’est lentement détachée de sa francophonie, la communautaire, la militante, la résiliente. Imperceptiblement, la Francophonie d’en haut s’est coupée de celle d’en bas. Cette élection sera l’occasion d’un grand virage.

Un virage démocratique

Ce déficit d’intérêt à l’égard de la Francophonie trouve d’abord racine dans un déficit de nature démocratique. L’opacité du processus conduisant à la désignation du secrétaire général de la Francophonie a quelque chose de moyenâgeux. Que des pays membres de la Francophonie ayant une faible tradition démocratique n’en soient pas encore rendus à mener un examen public exhaustif sur le candidat derrière lequel ils souhaitent se ranger est une chose. Mais comment expliquer que des instances aussi démocratiques que la Chambre des communes à Ottawa, l’Assemblée nationale du Québec, ou encore l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick n’aient pas soulevé le moindre débat sur la pertinence d’appuyer tel ou tel candidat dans la course à la succession d’Abdou Diouf, et cela, tout en engageant des fonds publics afin de faire la promotion de cette candidature à travers le monde ? C’était là, hier encore, la manière « normale » de fonctionner. Mais doit-il en être toujours ainsi ? Le prochain secrétaire général de la Francophonie devrait s’engager, dès son élection, à revoir en profondeur les mécanismes conduisant à la nomination de son propre successeur, en outre, en sollicitant l’avis des parlementaires des pays membres de l’OIF.

Un virage communautaire

Ce déficit d’intérêt dont nous parlions précédemment trouve une autre explication. Il s’enracine dans une évacuation assez radicale de la société civile comme vecteur de construction de la francophonie.

Comme l’exprimait Jean-Louis Roy : « Le projet communautaire de la francophonie n’est pas accompli. Il ne le sera jamais. » Mais comment ne pas rappeler toute l’importance de ces milliers de femmes et d’hommes qui, partout à travers le monde, sur une base quotidienne, oeuvrant dans des secteurs d’activités très variés, souvent à titre bénévole, consacrent une part importante de leur vie au rayonnement de la francophonie et qui aspirent légitimement à être pris en compte dans leurs besoins, leurs projets et leurs aspirations ? Ces personnes détiennent un « capital social » d’une grande richesse. Elles ont développé un savoir qui mérite d’être partagé et davantage reconnu par la Francophonie.

Un virage identitaire

« Je m’étonne du fait que la Francophonie soit encore un mot à définition variable », disait récemment Abdou Diouf. Depuis sa fondation, la Francophonie semble en quête perpétuelle de son identité, comme si c’était là sa manière de survivre à ce qu’elle n’est pas totalement.

Après plus d’un demi-siècle d’études et de réflexions, elle demeure encore difficile à circonscrire avec des dimensions objectivement repérables. Ses acceptions sont à la fois éclatées et parfois paradoxales. Ce malaise est partagé par de nombreux acteurs, dont l’engagement envers la francophonie fut par ailleurs indéfectible. La figure emblématique de ce tiraillement est très certainement Jean-Marc Léger, qui présente la Francophonie comme un espace aux contours incertains : « Entreprise à la fois ardente et fragile, la francophonie a quelque chose d’une version contemporaine de l’auberge espagnole : chacun y trouve ou croit trouver ce qu’il y a apporté. »

Au fil du temps, la Francophonie s’est éparpillée partout sans succès tangible. Elle s’est engagée dans l’industrie des valeurs universelles : promouvoir la paix, protéger l’environnement, encourager l’égalité des genres, soutenir la jeunesse… Elle a voulu devenir la section francophone de l’ONU. Mais ce faisant, elle a oublié sa raison d’être.

Ayant accepté les principes qui sous-tendent la fondation de la Francophonie, quelles réalités tangibles lui donner ? Quel sens donner à son action ? La Francophonie n’a pas encore été en mesure de répondre définitivement à ces questions existentielles. À n’en pas douter, la succession d’Abdou Diouf sera l’occasion d’un grand renouvellement.


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