L'insécurité gonflable

Géopolitique du Proche-Orient


Les caricaturistes avaient beau jeu ce week-end de dépeindre le futur voyageur: nu à l'entrée de l'aérogare, son passeport en guise de cache-sexe.
La récente «alerte terroriste mondiale» justifiait-elle les nouvelles mesures de contrôle imposée aux passagers? Si une bouteille d'eau représente désormais un danger, que faudra-t-il bientôt interdire pour se prémunir contre des complots potentiels? Et faudra-t-il étendre aux transports terrestres des mesures de sécurité similaires? Après tout, à Madrid et à Londres, les attentats meurtriers n'ont pas eu lieu dans un avion. Et des kamikazes sont théoriquement susceptibles de faire sauter leur bagnole sur le pont de Brooklyn ou dans le tunnel sous la Manche.
Trop de sécurité tue la sécurité.
L'obsession sécuritaire crée de l'insécurité.
Le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, dont on soulignera dans un mois le cinquième anniversaire, ne peut pas tout justifier.
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Liban, Afghanistan, Irak, Iran, Corée du Nord, Darfour, les velléités militaristes d'Hugo Chavez et la surenchère verbale de George W. Bush: la surexposition médiatique des conflits armés et des discours belliqueux donne à penser que le monde est à feu et à sang.
Le Centre national antiterroriste des États-Unis fait état, pour sa part, de 11 111 attaques terroristes en 2005.
La guerre, comme méthode de résolution des différends territoriaux entre États, entre ethnies ou entre factions, existe toujours. Et personne ne met en doute le caractère destructeur du terrorisme international.
Mais en réalité, le nombre de guerres est en régression depuis 40 ans à l'échelle planétaire, et le nombre d'attentats terroristes internationaux est stable depuis 30 ans.
Les chercheurs américains Robert Gurr et Monty Marshall, cités dans Le Monde, soutiennent que la magnitude de la violence a décru de 60 % depuis la période particulièrement violente des années 80. En 2004, le niveau des conflits avait régressé pour revenir à celui des années 50.
Depuis 2001, cinq nouveaux conflits étaient apparus mais 11 avaient pris fin ou avaient été interrompus. En Afrique, le nombre d'affrontements est passé de 11 à 6 entre 1999 et 2005. En 2005, on a dénombré 17 conflits majeurs dans le monde (19 en 2004), soit le nombre le plus bas enregistré depuis la fin de la guerre froide (30 conflits en 1989).
Quant aux chiffres sur le terrorisme en 2005, ils sont trompeurs. Ils incluent en effet non seulement les attentats menés à l'échelle internationale, mais aussi les opérations de guérilla à l'intérieur des pays en conflit, dont 3500 attaques perpétrées en Irak.
Sur les 14 600 personnes mortes en 2005 dans ce que le Département d'État américain appelle des actes de terrorisme, seulement 56 Américains ont été tués. Ils n'étaient pas à l'aéroport de Chicago, de New York ou de Miami.
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Bien entendu, la violence reste bien réelle et aucun expert n'oserait affirmer que la paix totale n'est qu'une question de temps ou que le terrorisme sera éradiqué bientôt. Des contentieux opposent des puissances nucléaires (Inde-Pakistan, Chine-Taïwan, les deux Corées). L'islamisme radical fait des adeptes jusque dans nos banlieues tranquilles. Les récents affrontements au Liban ont fait régresser les espoirs de paix dans cette région. Et les sondages du Pew Institute indiquent un déclin marqué de l'appui des populations occidentales aux États-Unis et une montée de la haine anti-américaine ailleurs.
En outre, la prolifération de l'armement reste une source d'inquiétude. En 2005, les dépenses militaires mondiales ont atteint plus de 1000 milliards de dollars américains, en hausse de 34 % depuis 1996. Les États-Unis sont à eux seuls responsables de 80 % de cette augmentation. Mais la Chine, ainsi que d'autres pays disposant de ressources énergétiques importantes (Russie, Azerbaïdjan, Arabie saoudite...), accroissent leur arsenal et leurs ventes d'armes à l'étranger.
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Nous sommes encore loin de l'utopie pacifiste. Un sain réalisme nous oblige à rester vigilants face aux États belliqueux et aux mouvements de guérilla et de terreur qui poursuivent leur action, souvent dans des pays issus de la chute des grands empires, de la décolonisation et de la fin de la guerre froide, pays que l'expert français Thierry de Montbrial qualifie de demi-États, des États ratés qui sont incapables de contrôler leur territoire.
Il reste qu'il y a des manières plus efficaces de favoriser la sécurité que d'interdire aux passagers de boire de l'eau. Depuis 50 ans, des missions de paix multilatérales ont eu un effet positif indéniable. En 2005, quelque 290 000 militaires étaient déployés dans le cadre de 58 missions. Une corrélation existe entre l'explosion du nombre de ces missions (au cours desquelles l'usage de la force est de plus en plus souvent requise et légitime) et la diminution du nombre de guerres. De leur côté, les corps policiers ont su développer des méthodes et accroître leur coopération de manière à repérer les complots terroristes avant qu'ils soient mis en oeuvre.
La sécurité absolue est impossible. Mais on ne peut pas vivre au quotidien dans la peur du pire.
D'autres moyens de favoriser la paix et la sécurité existent, bien entendu, qui passent par la coopération internationale, l'éducation des populations concernées, les pratiques d'intégration interculturelle dans les pays d'immigration, le développement économique endogène, l'extension de la démocratie.
Mais rien de cela n'est possible si chez nous une peur irrationnelle domine les esprits et dicte les politiques publiques. L'insécurité paralyse. Elle nuit au dialogue, empêche de se projeter dans l'avenir, de concevoir des projets, d'innover, de faire la paix.
michel.venne@inm.qc.ca

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Michel Venne35 articles

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Directeur général Institut du Nouveau Monde

Michel Venne est le fondateur et le directeur général de l’Institut du Nouveau Monde. Il est le directeur de L’annuaire du Québec, publié chaque année aux Éditions Fides. Il prononce de nombreuses conférences et est l’auteur de nombreux articles scientifiques. Il est membre du Chantier sur la démocratie à la Ville de Montréal, membre du comité scientifique sur l’appréciation de la performance du système de santé créé par le Commissaire à la santé et au bien-être du Québec, membre du conseil d’orientation du Centre de collaboration nationale sur les politiques publiques favorables à la santé, membre du conseil d’orientation du projet de recherche conjoint Queen’s-UQAM sur l’ethnicité et la gouvernance démocratique.





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