L'autruche

Dès sa première intervention à l’Assemblée nationale, au printemps dernier, Mme St-Pierre avait résumé en deux mots ce que serait son attitude en ce qui concerne le respect des dispositions de la loi 101 : « tolérance zéro ». Depuis, elle oscille entre le jovialisme et la dissimulation.

Christine St-Pierre: une mort politique annoncée...

En 1991, à une époque où il était encore un universitaire, Stéphane Dion avait publié un article intitulé «Le nationalisme dans la convergence culturelle», dans lequel il soutenait que la modernisation de la société québécoise depuis les années 1960 avait effacé l'essentiel des différences culturelles entre francophones et anglophones au Canada, sauf en ce qui concernait la langue.
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Pour la réussite de leur projet, le futur père de la Loi sur la clarté conseillait aux souverainistes québécois de «faire en sorte que la vigilance linguistique soit clairement perçue comme leur apanage». Inversement, il suggérait aux fédéralistes de «sécuriser le Québec francophone en lui donnant les meilleures garanties linguistiques possibles».
Jusqu'au référendum de 1995, le PQ a scrupuleusement suivi son conseil. Par la suite, Lucien Bouchard s'est plutôt efforcé de freiner les ardeurs de son parti. Sous les règnes de Bernard Landry et d'André Boisclair, la protection du français n'a plus semblé être une priorité, ce qui a évité aux libéraux la reprise d'un débat qui les rend toujours mal à l'aise.
Maintenant que Pauline Marois a décidé de replacer la question linguistique au centre du discours péquiste, le gouvernement Charest ne pourra pas en faire fi sous prétexte que l'économie requiert toute son attention.
Quand il a confié la responsabilité de l'application de la Charte de la langue française à Christine St-Pierre, le premier ministre ne s'attendait sans doute pas à ce que cette question redevienne d'actualité.
Depuis son entrée au cabinet, l'ancienne journaliste apparaît comme le maillon faible de la chaîne ministérielle. Qu'elle confonde deux chapelles historiques ou qu'elle profite de sa position pour régler ses comptes avec Radio-Canada était passablement gênant, mais les dommages pour le gouvernement n'étaient pas très graves.
On peut toutefois se demander si elle a l'expérience et la compétence nécessaires pour gérer un dossier aussi explosif. Robert Bourassa avait commis une grave erreur en mars 1988 quand il l'avait confié à un ministre beaucoup trop inexpérimenté, Guy Rivard, qui avait été rapidement dépassé, forçant M. Bourassa à lancer un S.O.S. à Claude Ryan.
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Dès sa première intervention à l'Assemblée nationale, au printemps dernier, Mme St-Pierre avait résumé en deux mots ce que serait son attitude en ce qui concerne le respect des dispositions de la loi 101: «tolérance zéro». Depuis, elle oscille entre le jovialisme et la dissimulation.
La semaine dernière, elle a réagi à l'enquête du Journal de Montréal sur la langue d'accueil et de service dans les commerces du centre-ville en transformant en «étude» un communiqué de sept paragraphes émis il y a un an par l'Office de la langue française (OLF) qui ne contenait que deux chiffres. Cela lui a suffi pour décréter que la situation n'avait rien d'alarmant.
Cinq jours plus tôt, la ministre avait pourtant été informée du contenu d'une série d'autres études commandées par l'OLF, dont celle du démographe Marc Termote, de l'INRS, qui contient des chiffres alarmants sur l'évolution démo-linguistique de Montréal. Le Devoir a appris qu'on avait annulé la conférence de presse qui avait été prévue pour les rendre publics.
Remarquez, la version finale de cette étude a été complétée en août 2006 et la ministre responsable à l'époque, Line Beauchamp, n'en a jamais parlé non plus. Il est vrai qu'à l'époque, il y avait des élections dans l'air...
Le dernier recensement a confirmé que les francophones de souche sont déjà minoritaires sur l'île. Selon l'étude de M. Termote, l'ensemble des Montréalais utilisant le français à la maison le deviendront d'ici une douzaine d'années. De toute évidence, cela risque d'avoir un impact sur la langue de service: s'il y a moins de clients francophones, pourquoi les commerçants feraient-ils plus d'efforts pour parler français?
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Encore heureux que les médias soient là pour informer Mme St-Pierre de ce qui se passe au Québec. Elle semble avoir appris par le réseau TVA que, 30 ans après l'adoption de la loi 101, des francophones ont encore du mal à être soignés en français. Bienvenue sur le plancher des vaches!
«C'est inquiétant», a commenté la ministre. Ah! tout de même! De là à faire pression sur son collègue de la Santé, il y a cependant une marge. Selon elle, il appartient aussi aux patients francophones d'exiger des soins en français. C'est ça: en arrivant à l'urgence, tremblant de fièvre ou la jambe cassée, commencez donc par engueuler le médecin que vous attendez depuis cinq heures si vous êtes chanceux! Mieux, changez d'hôpital, ça lui apprendra!
Même si les dernières années ont été remarquablement calmes sur le front linguistique, il en faut parfois bien peu pour mettre le feu aux poudres. En 1987, personne n'avait prévu l'explosion. Il a suffi que Zellers soit surpris à afficher uniquement en anglais pour déclencher une crise qui a duré six ans et empoisonné l'existence du gouvernement Bourassa.
À l'époque, le retour au pouvoir des libéraux et le virage affirmationniste opéré par le PQ de Pierre Marc Johnson semblaient avoir sonné le glas du projet souverainiste, à tout le moins sa mise en veilleuse pour une période indéterminée.
Le sentiment de frustration au sein du mouvement nationaliste, conjugué avec un relâchement chez les commerçants que la menace séparatiste avait amenés à faire un effort de francisation, avait créé les conditions favorables à une nouvelle irruption. Il fallait un exutoire.
L'actuel climat de malaise identitaire, sans l'espoir d'un référendum dans un avenir prévisible, pourrait également être propice à une flambée linguistique. Chose certaine, faire l'autruche n'améliorera pas les choses.
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mdavid@ledevoir.com


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