Information contrôlée sur les collines

Un couteau à double tranchant, selon des observateurs

Dérives démocratiques - la société confrontée à sa propre impuissance

À Ottawa, le gouvernement Harper limite les contacts entre la presse et les membres du gouvernement, restreint l'accès des médias à des endroits du Parlement. Pendant ce temps-là, à Québec, on centralise les communications gouvernementales autour du premier ministre Charest. Le pouvoir, en notre contrée, refuse-t-il désormais de ne pas contrôler totalement l'information?
Il est tout à fait légitime pour un premier ministre qui vient d'arriver en poste, et minoritaire de surcroît, comme Stephen Harper, de dire «je vais rencontrer les journalistes quand j'aurai quelque chose à dire», estime le sénateur indépendant Jean-Claude Rivest, qui a été conseiller spécial de Robert Bourassa. Un brin narquois, M. Rivest dit comprendre que, tous les jours, les journalistes de la tribune parlementaire ont à «trouver quelque chose pour meubler leurs pages». Or, dit-il, très souvent, «il y a des journées où le gouvernement n'a rien à dire».
Un ancien conseiller d'un premier ministre péquiste se montre terriblement ambigu au sujet des décisions du nouveau premier ministre fédéral: «C'est sûr que ce serait l'fun si c'était nous autres qui donnaient les permis de travail aux journalistes... En politique, on serait bien. Mais il reste que c'est quand même utile une presse qui agit, qui fouille, qui bouge. Ça nous tient les réflexes réveillés.»
À Ottawa, la méthode Harper semble heurter de vieilles habitudes. Notamment celle du «scrum» quotidien instaurée à l'époque Mulroney: «Il passait tous les jours dans l'escalier et répondait à quelques questions», se rappelle M. Rivest. À Québec, en revanche, fait-il remarquer, ni Robert Bourassa, ni René Lévesque, ni Lucien Bouchard ne se livraient ainsi, «et personne ne s'en plaignait». La directive Harper, donc, n'est pas nécessairement une hérésie, aux yeux de M. Rivest.
Là où ce dernier voit un risque, c'est dans les contacts entre les médias et les ministres du gouvernement fédéral, qu'Harper veut réduire au maximum. Depuis les élections du 23 janvier, les déclarations de ministres conservateurs ont été rarissimes. Là, la directive pèche par excès, dit le sénateur. «Le premier ministre, il faut quand même le protéger parce qu'en définitive quand il parle, c'est une décision de gouvernement. Les ministres, eux, peuvent causer sans trop de dommages!» Mais l'ancien conseiller y voit un problème qui devrait s'arranger avec l'ouverture de la session, lorsque les ministres vont devoir «passer sous la rotonde» pour se rendre à la Chambre des communes.
Centralisation
Pour l'ancien conseiller péquiste cité précédemment, bien que la logique à l'oeuvre soit différente, un autre type de contrôle «plus inquiétant encore» que celui qui est en vigueur au fédéral est en train d'être mis en place à Québec. Le 1er février en effet, le gouvernement Charest a décrété une «réorganisation des communications gouvernementales». Par conséquent, 222 agents d'information qui relevaient de 22 directions des communications des ministères relèvent depuis samedi du Conseil exécutif, autrement dit le ministère du premier ministre. Les postes et les crédits ont été tout simplement transférés à la section du conseil exécutif désignée sous le terme de Secrétariat à la communication gouvernementale.
La mesure a été dénoncée, dans nos pages, par Jean-Claude Picard, professeur à l'Université Laval, ancien journaliste et ancien sous-ministre adjoint à l'information. «Jamais on n'était allé aussi loin», dit-il. Le professeur Robert Bernier, de l'École nationale d'administration publique (ENAP), avait dénoncé lui aussi cette centralisation. M. Bernier, qui a lui-même connu une longue carrière dans le secteur de l'information, comme conseiller politique du ministre de l'Éducation libéral Guy Saint-Pierre et responsable des communications au Parti libéral du Canada, estime que le décret ouvre «la voie à la propagande politique. La séparation entre le politique et l'administratif est l'un des éléments dominants du processus démocratique». C'eût été pire si, comme il en a été question pendant quelques semaines, les agents d'information avaient été «désyndiqués», comme tous les autres employés du conseil exécutif. Mais il y a deux semaines, le gouvernement a décidé de faire une exception pour les 222 agents d'information et de maintenir le caractère syndiqué de leur poste.
Purement administratif?
Une des architectes de cette «réorganisation des communications», la secrétaire à la communication gouvernementale Marie-Claire Ouellet - elle-même ancienne journaliste à TQS - affirme sans ambages: «Tout le monde s'entend pour dire que les communications au gouvernement, ça ne fonctionne pas. Le gouvernement communique peu. Et quand il le fait, il ne le fait pas nécessairement bien. Il ne le fait pas de manière coordonnée.»
Selon elle, la réforme est «purement administrative». Lorsqu'on lui demande des exemples précis de «manque de cohérence» de la communication gouvernementale, elle se montre assez peu loquace, ajoutant de façon vague que «c'est des observations, à un certain moment donné...». Puis, agacée, elle laisse tomber: «Je ne sais pas comment ça se passait avant, ça ne fait pas des lunes que je suis ici. Je ne suis pas issue de la machine gouvernementale. Je ne suis pas une fonctionnaire de carrière, j'arrive du privé, ça fait quelques mois que je suis ici.»
Des sources bien informées nous ont révélé que, selon le patron de Mme Ouellet, le secrétaire général du gouvernement du Québec, André Dicaire, la réorganisation des communications contribue à régler un problème qui dépasse les communications administratives. Dans un discours récent aux sous-ministres québécois, M. Dicaire aurait fait une sortie en règle contre les médias qui «ne comprennent pas du tout» les réalisations du gouvernement Charest. Pour cette raison, il fallait selon lui revoir la façon de structurer les communications au gouvernement du Québec.
«Ça, c'est un classique», opine Jean-Claude Rivest. Quand la cote de popularité du parti ou du gouvernement baisse, «tout le monde, les militants, les députés, les ministres, les entourages, ne dit pas "on gère mal", mais "on a un problème de communication", "on n'a pas expliqué suffisamment ce qu'on fait"». Candidement, M. Rivest l'admet: «On l'a utilisé dans le temps, et je pense que c'est ce que Charest est en train de dire.»
Ainsi, dans les décennies où il a été «derrière le trône», il a observé un «va-et-vient» entre la centralisation et la décentralisation. «Daniel Johnson père avait créé toute une commotion à l'époque avec Gilles Loiselle qui était son directeur de l'information, le méchant. Il avait tout centralisé.» Puis il fait remarquer, à propos des gouvernements Bourassa: «Je pense qu'on ne l'a jamais faite [la centralisation], et on n'est pas morts».
M. Rivest doute profondément de l'efficacité d'une telle mesure. À ses yeux, l'information issue des ministères est généralement très administrative. «Si on annonce une subvention pour une entreprise X à Chibougamau... Si ça peut sortir du ministère, je ne sais pas pourquoi ça viendrait du Conseil exécutif. Tout ce que ça peut faire, c'est retarder les choses. [...] Je ne vois pas l'intérêt ni politique ni administratif d'une telle centralisation», affirme-t-il. Par ailleurs, un agent d'information raconte que le gouvernement Charest n'a pas attendu la centralisation pour politiser le discours des communications gouvernementales. Depuis 2003, le personnel des cabinets insiste sur la couleur «rouge» et tente de remettre au goût du jour le vocable «provincial». Il faut dire qu'en revanche, dans les années péquistes, la «nation» et le «pays» étaient de tous les discours, fait-il remarquer.
Pour l'ancien conseiller péquiste consulté par Le Devoir, la centralisation des communications gouvernementales pourrait avoir des effets pervers sérieux: «Il est très probable que le Conseil exécutif va établir des priorités qui vont marginaliser les petits ministres, et les gens qui y travaillent vont se sentir démobilisés.» C'est pourquoi, explique-t-il, «on avait créé le secrétariat à la communication gouvernementale, mais on n'avait jamais songé - à ma connaissance du moins - à centraliser les agents d'information au Conseil exécutif».
La version de l'ancien secrétaire à la communication du temps de Bernard Landry, Claude Bédard, est un peu différente. Il se souvient qu'au moment de son arrivée en poste, en février 2002, on lui avait proposé d'opérer une telle centralisation des communications: «J'avais analysé ça et je m'étais dit que ça ne servait à rien.» Selon lui, l'essentiel est de faire en sorte que les campagnes s'harmonisent avec les grands objectifs gouvernementaux. Rapatrier tous les agents d'information sous la main du premier ministre, comme le gouvernement Charest le fait à l'heure actuelle, «ça ne m'a jamais apparu nécessaire».
Selon Marie-Claire Ouellet, que certains qualifient de «tsarine des communications gouvernementales», plusieurs annonces de projets «transversaux» (qui touchent plusieurs ministères et organismes) seront bientôt annoncés et justifient la «réorganisation» des communications, un terme auquel elle tient (ne lui parlez pas de «centralisation»...). Le gouvernement Charest s'apprête en effet à annoncer une politique de l'énergie. Toutefois, le «plus bel» exemple justifiant la réorganisation, c'est le «spectre de la grippe aviaire»: «C'est potentiellement tout le gouvernement qui est susceptible d'être touché par ça: transport, éducation, tous les ministères sont susceptibles d'être touchés. Donc le plan gouvernemental qui va sortir dans quelques mois va forcément tenir compte de tout cela. C'est un bel exemple où les gens seront obligés de travailler ensemble, mais, vous savez, ils n'ont pas l'habitude de le faire.»


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