Essais

Grandeurs et misères du militantisme de gauche

2006 textes seuls


Un conte, en général, contient une morale à l'intention des jeunes. Quelle est celle que formule feu Charles Gagnon dans Il était une fois... - Conte à l'adresse de la jeunesse de mon pays, son dernier texte publié, d'abord paru dans le Bulletin d'histoire politique et offert par Lux éditeur sous forme de plaquette?
Elle dit essentiellement que l'engagement dans un mouvement politique radical et de gauche est une belle et bonne chose dans la mesure où certaines conditions sont respectées : «Un beau conte, s'il vous incite à ne pas assassiner le Mozart qu'il y a en vous, à ne pas vous isoler de votre entourage et à mener la lutte les yeux grands ouverts.»
Charles Gagnon, décédé à Montréal le 17 novembre 2005, a été un des principaux animateurs du Front de libération du Québec (FLQ), avant de devenir secrétaire général de l'organisation marxiste-léniniste En lutte !. Il était une fois... raconte son parcours de militant.
La Révolution tranquille, écrit-il, a été un grand moment de l'histoire du Québec : «En à peine dix ans, dans un tourbillon étourdissant, le Québec a changé de visage. Je crois même qu'il a un peu changé d'âme.» Ce fut, en effet, une époque d'avancées politiques, sociales et linguistiques, reconnaît-il, avant d'ajouter : «On ne laisserait pas la révolution entre les mains des bourgeois et de leur État.»
Il y eut donc, d'abord, l'aventure du FLQ, sévèrement jugée par Gagnon : «Malgré des tentatives de justification [théorique] de l'action violente, le FLQ était demeuré un mouvement essentiellement spontanéiste, où on mythifiait l'action directe, immédiate, au détriment de la réflexion politique, d'une pensée stratégique articulée aux conditions sociales et culturelles ambiantes.»
Et cette nécessaire réflexion, c'est dans un marxisme à la chinoise, rejetant le «révisionnisme» soviétique, que Gagnon la trouvera au sein de l'organisation En lutte !. Cette deuxième aventure radicale, selon le militant, eut aussi des travers : trop d'affrontements stériles autour de «la ligne juste», une «morale prolétarienne» déconnectée de la société ambiante, un dogmatisme, donc, pour résumer, qui a mené les marxistes-léninistes à conférer «un caractère transcendantal à leur ligne politique, y inclus leur morale». Elle eut cependant de bons côtés : la camaraderie, la solidarité, une bonne formation militante et le sens du travail bien fait.

Pour quelles raisons s'est-elle effondrée deux ans après le référendum de 1980 ? À cause de son appel à l'annulation en 1980, de la lourdeur de son organisation ou de sa position ambiguë sur le féminisme ? Gagnon rejette ces explications pour leur en préférer deux autres : le faible recrutement en milieu ouvrier et la remise en question de son approche du marxisme-léninisme.
On se serait attendu, compte tenu de ces conclusions, à ce que le militant finisse par mettre en question le radicalisme même de son engagement. Si, en effet, la réformiste Révolution tranquille a donné tant de fruits concrets, alors que les épisodes radicaux subséquents en ont donné si peu, comment ne pas conclure qu'en contexte démocratique occidental, le réformisme vaut mieux que l'approche révolutionnaire ? Gagnon, pourtant, n'en démord pas et réitère, à l'intention des jeunes Québécois, la morale qui a animé ses engagements : il faut, oui, chercher une voie pour abolir l'ordre établi, mais il faut bien y réfléchir et ne pas aller trop vite.
Si on peut reconnaître une certaine beauté crépusculaire à un tel témoignage, il n'en reste pas moins que la conclusion qui l'accompagne relève d'une éthique du baroud d'honneur, un héritage dont la jeunesse devrait se méfier. Aussi, pour ne pas laisser cette dernière en plan, aux prises avec le faux dilemme qui suggère le radicalisme ou la démission, on nous permettra de plaider, avec les mots profonds du philosophe Luc Ferry, la noblesse de la voie réformiste : «Le réformisme n'est pas la forme dont on doit bien se contenter, faute de mieux, lorsque l'espoir révolutionnaire fait défaut, mais il constitue l'unique attitude correspondant à la sortie du monde de l'enfance. Non seulement il est seul compatible avec le rejet démocratique des lignes partisanes et des autorités dogmatiques, non seulement il cesse de faire miroiter l'espoir mystique d'un travail militant pour l'au-delà du monde réel, mais il ouvre, à la différence de l'idéologie révolutionnaire qui s'oriente à un terme ultime, un espace infini pour la réflexion et pour l'action.»
Le sens de l'action communautaire
À titre d'universitaire et de militant, Eric Shragge est engagé dans le monde de l'action communautaire depuis une quarantaine d'années. Dans Action communautaire : dérives et possibles, il propose à la fois un bilan et un regard critique sur cette forme d'engagement.
Selon lui, «la participation à des activités locales doit avoir pour objectif de créer de la dissidence». Militant d'une gauche libertaire d'inspiration marxiste et anarchiste, Shragge insiste sur la nécessité de la mobilisation afin de donner son vrai sens à l'action communautaire. «Pour moi, écrit-il, ce qu'il faut, c'est rechercher un équilibre entre mener des luttes concrètes dans lesquelles les gens peuvent apprendre à travailler collectivement et à acquérir du pouvoir, et soulever les grandes questions politiques et sociales.»
À partir des années 1980, toutefois, on assiste, selon lui, à une professionnalisation de l'organisation communautaire centrée sur le développement de services. La mobilisation, dès lors, n'est plus vraiment à l'ordre du jour, les organisateurs se font les représentants des citoyens concernés et l'action sociale et politique cède la place à des entreprises de services à la petite semaine qui prennent le relais d'un État défaillant. «J'avais vu, écrit Shragge, l'organisation communautaire passer d'une adolescence pleine de colère, d'espoir et d'énergie à un âge adulte qui voulait dire se soumettre et accepter de jouer un rôle "responsable" au sein de l'ordre social.»
Au terme de cet ouvrage qui allie la théorie au témoignage, le militant affirme voir «une lueur d'espoir à l'horizon», notamment dans les groupes altermondialistes et dans un certain militantisme syndical de base. Très instructif, son essai, qui a raison de s'inquiéter de la récupération étatique de l'action communautaire, semble parfois oublier, lui aussi, que l'alternative dissidence radicale ou démission ne résume pas les possibilités de l'engagement et qu'adulte ne veut pas nécessairement dire soumis.
louiscornellier@parroinfo.net

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Il était une fois...
_ Conte à l'adresse de la jeunesse de mon pays

_ Charles Gagnon
_ Lux, Montréal, 2006, 48 pages

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Action communautaire : dérives et possibles
_ Eric Shragge
_ Préface de Lorraine Guay
_ Écosociété, Montréal, 2006, 248 pages


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