Faut-il avoir peur de la dette?

Elle est élevée, mais maîtrisée, et ne justifie pas les politiques d’austérité, tranche ATTAC Québec

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De façon générale, oui, mais dans le cas particulier du Québec, non

Je me fais baratiner par le discours sur la dette publique depuis mon enfance. J’avais dix ans — c’était en 1979 — et j’entendais déjà ce boniment politicien selon lequel il urgeait de faire des compressions dans les services publics pour éviter la faillite de l’État. Il m’arrivait d’avoir vraiment peur en pensant à l’éventualité de mon pays en banqueroute.

Grandir dans une telle atmosphère rogne les ailes, surtout l’aile gauche. On finit par se dire qu’il ne nous reste plus qu’à payer pour des abus du passé qu’on n’a jamais connus, mais qui doivent être bien réels puisqu’une écrasante dette en témoigne.

L’année de mes dix ans, Thatcher devenait première ministre en Grande-Bretagne. Un an plus tard, Reagan était élu président des États-Unis. Au Québec et au Canada, Lévesque et Trudeau, plus sociaux-démocrates, allaient bientôt laisser leur place aux Bourassa et Mulroney.

J’ai grandi à l’époque où le néolibéralisme s’installait tambour battant, avec sa rhétorique culpabilisante sur la dette publique, attribuée aux abus du peuple, à laquelle il convenait désormais de s’attaquer en imposant des années de vaches maigres sur le plan social. Nous n’avions pas le choix, répétait-on. Il fallait se soumettre à la dure réalité économique.

Un juste équilibre


Aujourd’hui, presque 40 ans plus tard, ce discours continue de battre son plein au Québec. C’est, dit-il, pour éviter notre faillite collective sous le poids de la dette publique que le gouvernement libéral de Philippe Couillard se livre à une déprimante politique d’austérité, avec l’assentiment d’une bonne partie de la population. Sommes-nous vraiment condamnés à ce chemin de croix budgétaire perpétuel sur lequel on nous raconte que ce qui nous blesse est ce qui nous sauve ?

Les militants d’ATTAC Québec (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne) pensent que non et expliquent sérieusement pourquoi dans La dette du Québec : vérités et mensonges. « Nous ne prétendons pas nier l’importance et le sérieux de la dette du Québec,affirme Chantal Santerre, titulaire d’une maîtrise en sciences comptables, mais nous ne voulons pas non plus dramatiser à l’excès la situation. » Il ne s’agit pas, continue-t-elle, d’être contre l’équilibre budgétaire. Il s’agit cependant de comprendre les véritables causes du déséquilibre et, par conséquent, de trouver les meilleures façons de le corriger, sans pénaliser la population.

Il est vrai que le Québec est la plus endettée des provinces canadiennes, mais son taux d’endettement, à 53,1 % du PIB (2014), demeure sous la moyenne de celui des pays de l’OCDE et n’a rien à voir, par exemple, avec celui de la Grèce (120 % de son PIB). En 1997, le rapport dette/PIB était de 60 %. En 2014, il avait baissé à 54 % (la différence avec le taux utilisé pour la comparaison avec l’OCDE s’explique par des normes comptables distinctes). Le remboursement de la dette (avec intérêts) représentait 10,7 % des revenus du gouvernement en 2014-2015, en baisse par rapport aux 12,6 % de 2006. La dette est donc maîtrisée et, même si elle est élevée, ne constitue pas la menace que certains brandissent.

Elle ne justifie surtout pas, disent en choeur les militants d’ATTAC Québec, les compressions dans les services publics essentiels. La logique qui consiste à atteindre l’équilibre budgétaire en s’attaquant seulement aux dépenses de l’État est profondément idéologique. Depuis des années, en effet, les gouvernements du Canada et du Québec se privent volontairement de revenus : baisses d’impôts électoralistes, fiscalité complaisante envers les entreprises, lâcheté devant le problème de l’évasion fiscale, etc.

Le choix des revenus


L’efficacité économique et la justice imposeraient plutôt d’aller chercher des revenus, comme le suggèrent ici Claude Vaillancourt, écrivain et président d’ATTAC Québec, de même que les sociologues Audrey Laurin-Lamothe et Céline Hequet. Il serait possible d’ajouter des paliers d’imposition plus élevés pour les plus hauts revenus, d’imposer plus équitablement les gains en capitaux et les revenus des entreprises (qui bénéficient d’un traitement de faveur, ici, par rapport aux États-Unis), d’instaurer une taxe sur le carbone (efficace aussi dans une logique écologique) et d’exiger des redevances minières raisonnables.

Au lieu de cela, nos gouvernements font le choix néolibéral, qu’ils présentent comme une fatalité, d’affamer l’État. « Chaque privation de revenu est suivie de nouvelles sériesde compressions et de privatisations, écrit Vaillancourt. Lorsqu’un certain équilibre budgétaire est enfin obtenu, de nouvelles baisses d’impôts permettent de continuer le processus. » L’épouvantail de la dette, au fond, sert à mettre l’État au service des entreprises.
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