Et si le 11-Septembre n'avait pas eu lieu?

11 septembre 2001


Émissions spéciales, témoignages à n'en plus finir, documentaires répétitifs: plusieurs disent en avoir déjà assez d'entendre parler du «11-Septembre, cinq ans plus tard». D'accord, faisons-le disparaître! Faisons l'exercice, saoulons-nous de conditionnel et de politique-fiction: que serions-nous sans cette date obsédante? Ce faisant, on s'aperçoit toutefois rapidement à quel point notre monde a été profondément marqué par cette journée peu commune.





Avions, détournements, tours, explosions : et si tout cela n'avait pas eu lieu le 11 septembre 2001 ? Et si ce matin de ciel indigo, à propos duquel tout un chacun a sa petite anecdote, n'était pas devenu cette date clé, fondatrice du XXIe siècle ?
Certes, avec des si... Mais juste pour voir, retirons ce domino initial de l'histoire contemporaine. On peut alors multiplier les scénarios : des plus simples et des plus évidents («il n'y aurait pas eu quelque 3000 morts aux États-Unis cette journée-là») aux plus ambitieux («le mouvement altermondialiste aurait vaincu»). Sans compter les plus nombrilistes : par exemple, la saison Québec-New York aurait eu lieu ! (et aurait peut-être eu des retombées inattendues). Tragique : le journaliste Daniel Pearl n'aurait pas entrepris une grande enquête au Pakistan, qui lui fut fatale. Comique : l'ancien maire Rudolph Giuliani ne serait pas payé plusieurs dizaines de milliers de dollars l'heure à faire des discours sur le «leadership». Pertinent : peut-être Bush aurait-il pris Katrina au sérieux ? Artistique : le cinéaste Oliver Stone se serait sans doute lancé dans un projet de film sur... Fidel Castro (comme le suggère le chroniqueur du New York Times). Et Michael Moore, lui ?
Il y a des questions plus amples, plus déterminantes, convenons-en : le gouvernement américain aurait-il décidé d'envahir l'Irak ? Et l'Afghanistan ? Tout de suite, on le remarquera, ces interrogations convergent immanquablement vers un personnage : George W. Bush. Qu'aurait-il fait de sa présidence sans ces attentats ? Aurait-il été réélu en 2004 ?

Le phénomène selon lequel «tous les chemins mènent à Bush» est manifeste dans le New York Magazine (NYM) qui, le mois dernier, a posé à 18 intellectuels la question suivante : «Et si le 11-Septembre n'avait pas eu lieu ?» Pour la quasi-totalité d'entre eux, dont le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, George W. Bush aurait échoué comme son père à obtenir un second mandat. Déjà, fin août 2001, au moment où le «nouveau» président Bush rentrait de ses trois semaines de vacances passées à son ranch, les sondages étaient franchement mauvais pour lui, fait remarquer Frank Rich, chroniqueur au New York Times. Au cours de l'été, le Times avait mené des enquêtes approfondies sur la manipulation du vote à la présidentielle de 2000. Des révélations commençaient à semer le doute quant à la légitimité même du président. Sans le 11-Septembre, donc, très probablement pas de Bush 2004.
Pas de guerre non plus, bien sûr, répondent tous les participants à ce sondage singulier. Ni en Afghanistan ni en Irak. Sans cet incroyable jour de terreur, c'est un tout autre type de guerre qui aurait occupé l'avant-plan de l'actualité, à l'intérieur des frontières américaines, estime Frank Rich : les fameuses culture wars. Il s'agit de l'opposition rageuse entre une droite conservatrice et religieuse et une gauche issue des années des droits civiques et de la rectitude politique. Les pommes de discorde ? L'avortement, la recherche sur les cellules souches, le mariage homosexuel, l'intégration des immigrants.
Sur la scène internationale, sans le 11-Septembre, comment George W. Bush se serait-t-il comporté ? Souvenons-nous de lui au Sommet des Amériques, à Québec, en avril 2001. Il s'était fait plutôt modeste dans les effluves de gaz lacrymogènes, répétant à tout venant qu'il était «là pour apprendre». En fait, selon Charles-Philippe David, directeur de la chaire Raoul-Dandurand à l'UQAM -- et observateur attentif de la politique américaine --, sans le 11-Septembre, la présidence de Bush «aurait été complètement à l'opposé de ce qu'elle fut pendant le premier mandat». Elle aurait davantage ressemblé à celle du second : plus multilatéraliste, moins idéologique, beaucoup moins engagée dans les affaires du monde. «Aussi, l'action de Bush aurait été davantage en continuité avec celle de Clinton», dit-il. Et l'Irak ? «Oubliez ça. Ça n'aurait jamais eu lieu.»
M. David admet que l'idée d'envahir l'Irak flottait depuis longtemps dans les cercles néoconservateurs américains. À preuve, la lettre ouverte de janvier 1998 signée par les Wolfowitz et compagnie, appelant à une guerre unilatérale contre Bagdad. La même année, il y avait aussi eu la «loi sur la libération de l'Irak», contresignée par le président Clinton. Mais sans le 11-Septembre, «ç'aurait été un "tough sell", comme on dit en anglais», affirme M. David.
John Heilemann, du New York Magazine, soutient que sans les attentats, «Bush aurait eu bien du mal à convaincre à la fois Tony Blair et Colin Powell d'adhérer à sa doctrine de la guerre préventive». Ainsi, en 2006, Saddam Hussein serait sans doute encore en place en Irak. Quant aux talibans afghans, ils auraient bien essuyé «quelques sanctions, peut-être des frappes», mais ils seraient encore bien installés au pouvoir, dit Charles-Philippe David, qui a dirigé l'ouvrage collectif 11 septembre 2001, cinq ans plus tard - Le terrorisme, les États-Unis et le Canada (Septentrion).
M. David note que dans sa réaction au 11-Septembre, le gouvernement américain a fait... «un peu comme si cet événement n'avait pas vraiment eu lieu ! C'est une boutade pour vous dire qu'au fond, ce gouvernement a agi selon ses vieux réflexes : comme si al-Qaïda était un État, comme si c'était une nouvelle URSS ! Il a cherché des États à attaquer».
Un monde meilleur ?
Au reste, sans 11-Septembre, le monde aurait-il été meilleur ? L'historienne Doris Kearns Goodwin se risque dans le NYM : «Admettons que Bush n'aurait pas été réélu en raison du fiasco de l'élection précédente», dit-elle. Le candidat démocrate défait en 2000, Al Gore, aurait sans doute pu accéder à la Maison-Blanche quatre ans plus tard, ajoute-t-elle. Or ce dernier, dit Goodwin, «aurait sans doute lancé un projet Manhattan [allusion ironique au nom de l'équipe scientifique qui a réalisé la bombe atomique] pour développer les énergies alternatives. Ainsi, notre pays serait peut-être en passe de se débarrasser de sa dépendance au pétrole du Moyen-Orient».
Aurait-on, sans le 11-Septembre (et sans l'invasion de l'Irak qui a suivi), davantage lutté contre le sida ? Plusieurs l'ont récemment dit au congrès mondial à Toronto. Mais dans un entretien à la BBC, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a dit en douter. D'autres questions de sécurité (comme celles de la Somalie ou du Darfour) auraient accaparé les ressources, selon lui.
Charles-Philippe David est d'accord. «Les questions de sécurité s'imposent à toute époque», dit-il. En l'absence du 11-Septembre, peut-être parlerions-nous davantage, par exemple, des différences et des différends entre la Chine et les États-Unis. C'est aussi l'avis de Thomas Friedman. «Le 11-Septembre a permis d'extirper les pires instincts de l'administration Bush envers la Chine et de les foutre au congélateur». Selon Friedman, Bush et son entourage «croyaient que nous étions condamnés à entrer en guerre froide avec la Chine», une crainte d'ailleurs bien présente dans le fameux essai Le Choc des civilisations de Samuel Huntington (publié une première fois en 1993).
Quant aux relations entre le Canada et les États-Unis, Charles-Philippe David conclut qu'un monde sans 11-Septembre n'y aurait pas changé grand-chose. Le partenaire américain aurait certes été moins craintif aux frontières. Mais à ses yeux, le nationalisme canadien a toujours trouvé des chevaux de bataille (libre-échange, etc.) pour se faire valoir.
Bernard Landry, qui, au jour fatidique, était premier ministre du Québec, estime pour sa part que sans ces événements et ceux qui ont suivi, il se peut que les Québécois ne se seraient pas tournés, autant qu'ils le sont à l'heure actuelle, vers l'Europe, en raison de son pacifisme et de sa conception multilatéraliste des relations internationales. Le politologue Guy Lachapelle, qui scrute la question de «l'américanité» des Québécois depuis dix ans, est d'accord. Avant 2001, les enquêtes indiquent que 50 % des Québécois regardaient vers l'Europe, l'autre moitié vers les États-Unis. «Aujourd'hui, c'est plutôt 60 % vers le Vieux Continent et 40 % vers le voisin du Sud.»
Inévitable
Enfin, sans le 11 septembre 2001, il y aurait sans doute eu le 11 août 2006, comme le souligne l'essayiste américain Ron Suskind dans le New York Magazine. Il y a un mois en effet, souvenons-nous, «le complot de Londres» visant à faire exploser une dizaine d'avions en vol au-dessus du territoire américain a été déjoué. Autrement dit, il ne faut pas isoler le 11-Septembre. Les terroristes étaient déjà actifs bien avant. Les disciples de Ben Laden avaient réussi d'autres coups, notamment à Nairobi.
Bernard Landry se souvient que quelques jours avant les attentats, l'ancien aspirant démocrate à la présidence américaine, le sénateur Gary Hart, avait prononcé un discours à Montréal. Il avait déclaré que la pire menace à la sécurité des États-Unis serait une «attaque terroriste et spectaculaire». Ses propos avaient été accueillis «dans l'indifférence et une certaine moquerie», se souvient M. Landry. «Quelques jours après le 11 septembre, j'ai téléphoné à Hart et je lui ai lancé : "Vous êtes un prophète ou quoi ?"» Le sénateur lui a expliqué qu'en 2001, il avait bien modestement participé à un comité du Sénat où ce scénario avait été présenté et étudié.
Au fond, les terroristes islamistes étaient déterminés à frapper en sol américain, note Andrew Sullivan dans le NYM. «Peut-être devrions-nous nous compter chanceux d'avoir eu le 11-Septembre ?», écrit-il, car avec deux, trois ou quatre ans de plus, les terroristes, qui sait, auraient pu réussir «un coup encore pire».


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