En guerre contre le <i>Times</i>

Politique étrangère et Militarisation du Canada


New York - Connaissez-vous Maureen El-Dowd, Thomas El- Friedman et leur collègue Paul El-Krugman? Riches et célèbres, ces journalistes américains écrivent des articles d'opinion qui font le jeu d'Al-Qaeda.
Connaissez-vous leur patron, Bill Keller? Il devrait être poursuivi en justice pour trahison.
Connaissez-vous leur journal, le New York Times? Ce qu'il a publié récemment est une honte.
Un animateur de radio conservateur (Rush Limbaugh) a prononcé le premier jugement en arabisant les noms des vedettes du Times; un élu républicain de New York (Peter King) a rendu le deuxième; et un président des États-Unis (George W. Bush) a prononcé le troisième.
Ce n'est là qu'un aperçu du vitriol qui a été déversé cette semaine sur le New York Times. De mémoire d'homme, jamais un journal américain n'avait été attaqué de façon aussi directe et virulente par un président américain et ses alliés.
Richard Nixon gardait une liste secrète où il désignait ses ennemis parmi les journalistes. La Maison-Blanche de George W. Bush a agi à découvert, déclenchant une guerre très publique contre le plus influent des journaux américains.
Le prétexte: la publication, le 23 juin, d'un article sur un autre programme " secret " de l'administration Bush. Cette fois-ci, le Times a révélé que la CIA avait espionné des transactions financières internationales depuis près de cinq ans au nom de la lutte contre le terrorisme.
Le même jour, trois autres journaux importants- le Wall Street Journal, le Washington Post et le Los Angeles Times ont publié des articles sur le même sujet.
Mais la Maison-Blanche et ses alliés n'en ont attaqué qu'un seul: le New York Times.
Pourquoi le Times, et pourquoi maintenant? La question se pose d'autant plus que le quotidien new-yorkais a publié en décembre dernier un article bien plus controversé sur les écoutes non autorisées de la NSA. Quelques semaines plus tard, le Washington Post y est allé de son propre scoop troublant en dévoilant l'existence du réseau de prisons secrètes de la CIA.
Si l'administration Bush a choisi d'attendre à la semaine dernière avant de passer à l'attaque, c'est sans doute qu'elle défend aujourd'hui un programme valable, voire essentiel. Après le 11 septembre 2001, même l'ONU est en faveur d'un système de surveillance des transactions financières internationales.
D'ailleurs, ni le Times ni les autres journaux n'ont accusé l'administration Bush d'enfreindre la loi avec ce programme, qui permet à la CIA de puiser dans les données du réseau Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), une société américaine établie en Belgique.
Néanmoins, le Times a jugé qu'il était d'intérêt public de savoir que le gouvernement américain espionnait aussi les transferts d'argent dans le monde au nom de la lutte antiterroriste. Les autres journaux ont fait le même calcul.
Mais la Maison-Blanche et ses alliés n'en ont attaqué qu'un seul, le New York Times.
Le vice-président Dick Cheney a sonné la charge, accusant nommément le Times de nuire aux États-Unis dans la guerre contre le terrorisme. Le président Bush lui a emboîté le pas en qualifiant de " déshonneur " la décision du Times de publier un article sur le programme de surveillance de la CIA.
Et le nouveau porte-parole de la Maison-Blanche, Tony Snow, en a remis: " La décision du New York Times de révéler le programme était irresponsable et a causé du tort à la sécurité des Américains. Le Times a sapé un programme de contre-terrorisme extrêmement efficace et alerté les terroristes sur les méthodes et les sources utilisées pour pister leur argent. "
Il n'en fallait pas plus pour que les animateurs, commentateurs et blogueurs conservateurs se déchaînent contre le Times. Plusieurs d'entre eux ont comparé le rédacteur en chef du journal à Alger Hiss, condamné à cinq ans de prison pour espionnage au profit de l'URSS, ou aux époux Rosenberg, exécutés pour le même crime en 1953.
La fureur anti-Times n'a pas non plus épargné le Congrès, où plusieurs élus républicains ont réclamé un procès pour trahison contre Bill Keller. Certains sénateurs du parti présidentiel ont même demandé que le Times soit banni de leur enceinte.
Plusieurs experts, dont Richard Clarke, ancien tsar de la lutte antiterroriste à la Maison-Blanche, ont accusé les républicains d'exagérer l'impact du reportage du Times. Ils ont fait valoir que les dirigeants d'Al-Qaeda n'ont pas besoin de la presse américaine pour savoir qu'ils sont surveillés. Au lendemain du 11 septembre, le président Bush a lui même annoncé son intention d'espionner les transactions bancaires des terroristes.
Il semble donc y avoir une stratégie concertée derrière l'indignation de la Maison-Blanche et de ses alliés. En tout cas, à quelques mois des élections de mi-mandat, l'accusation de trahison contre le Times sert bien les stratèges républicains, qui aimeraient faire oublier l'impopularité du président et de sa guerre en Irak.
Le Times représente une cible de choix. Sur la chaîne Fox News, le parlementaire new-yorkais Peter King a résumé ainsi la pensée républicaine sur le prestigieux journal, qui semble avoir retrouvé ses dents: " Le New York Times place ses propres priorités arrogantes, élitistes et de gauche avant les intérêts du peuple américain. "


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