Le rapport Baker-Hamilton

Des effets limités et contre-productifs pour l'Irak et la région

Rapport Baker-Hamilton

L'Iraq Study Group (ISG) préconise de redéfinir le rôle politico-militaire des États-Unis en Irak. La mission des troupes américaines glisse du combat au triptyque formation-conseil-soutien avec l'objectif de retirer les unités combattantes d'ici 2008. Une offensive diplomatique régionalise la stabilisation et la reconstruction du théâtre d'opérations au moyen de l'engagement constructif des gouvernements iranien ou syrien, voire les deux à la fois, et la formation d'un groupe de soutien multilatéral. Suivant une nouvelle approche combinant incitation et dissuasion, les soutiens militaire, économique et politique sont conditionnés aux progrès réalisés sur la voie de la réconciliation nationale.

Mais les 79 recommandations de l'ISG n'auront des effets pour l'Irak et sa région qu'à certaines conditions. Politique symbolique mise à part, ces effets seront alors limités et contre-productifs.
Des effets limités
Si elles sont mises en oeuvre, les recommandations de l'ISG n'emporteront que des effets limités. Premièrement, elles résultent d'un compromis bipartisan par nature exclusif d'une action décisive. Le but reste un État irakien viable qui s'autogouverne et soit capable de se défendre. Les hypothèses du retrait immédiat ou inconditionnel ainsi que de la partition ne sont pas des options. Le redéploiement graduel et conditionnel (donc réversible) n'infléchira qu'à la marge la conduite des opérations.
Deuxièmement, l'absence de modalités concrètes pour la mise en oeuvre de recommandations formulées au conditionnel restreindra la portée opérationnelle du rapport.
Troisièmement, l'histoire de la conflictualité irakienne restera celle de l'ethnicisation et de la criminalisation d'une violence collective protéiforme. La consolidation des activités des entrepreneurs de violence complique déjà leur réduction en diminuant pour eux l'attrait d'une solution politique négociée. Ces entrepreneurs autofinancés et surarmés percevront toujours un intérêt à la continuation des combats car la violence remplira encore pour eux certaines fonctions économiques légitimantes.
Quatrièmement, les dynamiques complexes qui s'enchevêtrent dans la région hypothéqueront la capacité des acteurs à jouer un rôle constructif pour stabiliser l'Irak. L'influence véritable des gouvernements iranien, syrien et saoudien sur leurs coreligionnaires irakiens s'avérera moindre que sa perception. Leur pouvoir de thaumaturge ne sera pas proportionnel à leur capacité de nuisance.
Cinquièmement, la volonté de ces acteurs de jouer un rôle constructif sera conditionnée par l'obtention de contreparties. Les gouvernements iranien et syrien exigeront des garanties de sécurité, notamment la renonciation des États-Unis à leur politique de changement de régime. L'Iran attendra aussi que l'administration américaine transige sur son programme nucléaire et reconnaisse ses sphères d'influence en Irak et dans le golfe Persique. La Syrie réclamera qu'elle l'aide à récupérer le plateau du Golan et tolère sa nouvelle politique d'influence au Liban.
Sixièmement, les représentants des communautés irakiennes continueront de rejeter l'établissement d'un mécanisme multilatéral pour sortir de la crise. Faute de mesures de confiance, chacun redoutera que le soutien du voisinage ne dissimule des stratégies d'influence.
Des effets contre-productifs
Si elles sont mises en oeuvre, les recommandations de l'ISG auront des effets contre-productifs. D'abord, la perspective de l'engagement déclinant des États-Unis alimentera ipso facto une dynamique psychologique perverse. Elle affaiblira la direction politique irakienne, sapera par avance les derniers leviers de l'influence américaine, dissuadera la population de coopérer, démoralisera les forces de sécurité irakiennes et consolidera la légitimité des armées privées comme uniques prestataires de sécurité.
Cette perspective renforcera la conviction des parties de pouvoir, par la force, dénouer la situation conflictuelle à leur avantage. Elle pérennisera l'affrontement d'acteurs affaiblis et écartera l'hypothèse d'une victoire décisive à court terme.
Le fait qu'aucune partie n'accepte de transiger pour amorcer la réconciliation nationale soulèvera au demeurant une interrogation: le conflit irakien est-il mûr pour être durablement résolu?
Ensuite, le redéploiement des troupes américaines creusera le déficit sécuritaire. Ces troupes n'exerceront plus d'effet modérateur en bloquant l'ascension aux extrêmes. L'exposition des forces de sécurité irakiennes révélera leurs déficiences capacitaires (personnel et équipement) et leurs vulnérabilités institutionnelles (infiltration des milices, ethnicisation, létalité outrancière), confirmant qu'une culture de la dépendance a longtemps retardé l'irakisation de la sécurité.
Les morts de civils se multiplieront à mesure que la force multinationale recourra aux frappes aériennes pour compenser le désengagement des troupes au sol. Les violences déborderont hors des concentrations urbaines pour se répandre dans les interstices d'un dispositif coalisé au maillage relâché.
La menace d'un mini-État sunnite potentiellement nouveau sanctuaire du terrorisme transnational se concrétisera dans la province majoritairement sunnite d'Anbâr. La relocation des forces américaines réveillera l'islamo-nationalisme des pays d'accueil, où elle catalysera la vocation de Ben Laden en devenir.
La dynamique de guerre civile irakienne se compliquera d'interventions extérieures dès lors que les voisins ne seront plus dissuadés d'intervenir et de contre-intervenir dans un conflit symbole des luttes interconfessionnelles. Enfin, les répercussions régionales d'une guerre civile en Irak seront énormes. Les ondes de choc se propageront hors des frontières irakiennes à la faveur de groupes ethno-confessionnels transfrontaliers.
Cette internationalisation fera de l'Irak un des trois fronts, avec le Liban et les territoires palestiniens, d'un même conflit intra-islamique par procuration, soit par délégués chiites et sunnites interposés, conflit dont les mandants sont les piliers du golfe Arabo-Persique (Iran, Arabie saoudite) et dont l'enjeu est double: la finlandisation de l'Irak et la nouvelle géopolitique du chiisme révolutionnaire.
Nicolas Martin-Lalande

Chercheur à l'Observatoire sur les missions de paix de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal


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