Contre la capitulation linguistique

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Une question de courage

En tout temps, en tout lieu, je défends le français, sa qualité et son statut. C’est une obsession. Et si je dois défendre ma langue maternelle, la seule langue officielle du Québec, c’est qu’elle est attaquée, de l’extérieur et de l’intérieur. De l’extérieur, par la tendance mondiale et canadienne au tout-à-l’anglais. De l’intérieur, par un relâchement linguistique décomplexé. Ces deux menaces forment un cercle vicieux : si le français perd sa nécessité sociale, sa qualité régresse (pourquoi maîtriser une langue non nécessaire ?) et, si sa qualité régresse, on ne voit plus ce qu’on perd en l’abandonnant. Nous devrions savoir, pourtant, que, comme le notait l’écrivain français Sénac de Meilhan en 1795, « une nation qui parle une autre langue que la sienne perd insensiblement son caractère ».

Or, dans cette mission que constitue la défense de la qualité et du statut du français, ici comme ailleurs, le Québec a besoin de l’appui de la France. Cette dernière, malheureusement, semble avoir envie de capituler devant ce que le poète et essayiste Alain Borer appelle l’« anglobal », c’est-à-dire « l’anglo-américain qui se mondialise, en néolatin, selon sa propension hégémonique, dans tous les domaines de responsabilité, s’impose à l’intérieur des autres langues en substituant aux différentes cultures ses représentations et ses modèles culturels, donc, à terme, juridiques et politiques ».

Colonisation déchaînée

Dans De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française, un essai magistral et érudit, à la fois fiévreux et rigoureux, Borer, un spécialiste de Rimbaud, constate avec effroi l’insouciance française devant cet envahissement de son pays par l’anglobal et les effets délétères qu’il entraîne sur sa langue. « En France colonisée, écrit-il, c’est Halloween tous les jours ! » La publicité, la finance, la médecine, la recherche scientifique, la littérature, le journalisme, la cuisine, la mode, la musique, les prénoms, « tous les domaines capitulent les uns après les autres et se soumettent à cette colonisation naguère encore douce et maintenant déchaînée », pendant que « personne n’y trouve à redire ». Borer n’hésite pas à parler d’aliénation, « cette inhibition par laquelle le sujet ne se voit plus qu’à travers les yeux d’un autre, s’assujettit », et de « collaboration ».

Quand Giscard d’Estaing, en 1974, le soir de son élection à la présidence, s’adresse d’abord au monde en anglais, son message, déplore Borer, est clair : « la langue française n’est plus une langue internationale ». L’actuel premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a retenu la leçon. Il a justifié son discours en anglais, en Islande, l’an dernier, en disant que cette langue s’imposait pour convaincre les partenaires économiques du Québec d’investir chez nous.

En 2013, dans la même logique, la loi Fioraso, du gouvernement Hollande, proposait de permettre l’enseignement en anglais à l’université. Au Québec, nos capitulards provinciaux, notamment actifs à HEC Montréal (une appellation à l’anglaise, soit dit en passant), avaient déjà eu cette idée « de livrer l’université à l’anglobal ». Toute cette abdication a été justifiée au nom du « réel », qui « fut toujours l’argument collabo », écrit Borer avant d’ajouter que « le réel ne s’oppose pas à l’irréel ni au rêve, il s’oppose au courage ».

Ce « choix de la défaite » quant au statut du français, en France comme ici, en nourrissant une dévalorisation du français, s’accompagne inévitablement d’atteintes à la qualité de la langue. Borer, qui fait souvent référence au Québec, parle d’un « devenir shiak de la langue française », accéléré par la mutation numérique. Pour illustrer le phénomène, il évoque les anglicismes et les calques qui remplacent des mots et expressions français, mais surtout ce qu’il appelle des « métaplasmes », c’est-à-dire des atteintes à la précision de la langue (non-respect de l’accord du participe passé) et à sa logique (la faute, par exemple, qui consiste à utiliser le subjonctif au lieu de l’indicatif après « après que »).

La liste est longue : utilisation d’adjectifs comme adverbes (« je roule prudent »), abandon de la double négation (« c’est pas grave »), suppression des pronoms, articles et prépositions (« faut pas rêver »), non-respect de l’accord des pronoms relatifs (lequel, laquelle, lesquels, duquel, etc.), anacoluthes (« Placé en détention, son dossier sera examiné »), confusion du futur et du conditionnel, prononciation à l’anglaise, etc.

Une langue écrite

La démonstration est éblouissante. Borer, en effet, ne se contente pas de relever des fautes et de nous inciter à les corriger ; il explique, avec brio et dans une prose dense, poétique et emportée, que le génie de la langue française se perd dans cette débâcle. La particularité du français, précise-t-il, est d’être une langue écrite, une langue qui ne prononce pas tout ce qu’elle écrit, mais « dont la vérification a lieu par écrit » (le vers de Racine, éponyme du livre, en est la preuve), ce qui explique sa précision et sa rigueur.

Borer démontre que la double négation (je NE marche PAS), tout comme son « je » fragile, est une manifestation de la préoccupation qu’a le français pour l’interlocuteur et que la distinction propre au français entre le sexe et le genre (le féminin est signalé par le « e » muet) témoigne d’un parti pris en faveur d’une « commune ontologie » entre l’homme et la femme.

Savant, raffiné et profond, cet essai porte un pressant message : la langue française, « sommet de la création humaine », architectonique d’une civilisation et d’une culture, est menacée par notre indolence. « Courage » est-il encore un mot français ?


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