Claude Morin veut corriger l'histoire...

... et aussi défier ceux qui l'ont accusé d'être "l'espion" de la GRC au PQ

L'affaire Morin. Légendes, sottises et calomnies


Par Anne-Marie Voisard
Écrire pour corriger l'histoire. Claude Morin se sent dans la peau d'une victime d'erreur judiciaire. C'est pourquoi il publie L'Affaire Morin, légendes, sottises et calomnies, qui sort demain en librairie. Des remous sont à prévoir.
" Il y a toujours bien des maudites limites... je fonce dans le tas. "
Claude Morin est cet artisan de la Révolution tranquille qui fut ministre des Affaires intergouvernementales dans le gouvernement de René Lévesque. Il avait d'abord servi comme sous-ministre à l'époque de Jean Lesage.
Mais, dans un passé plus récent, ce sont ses accointances avec la GRC qui ont surtout retenu l'attention. Depuis ce jour de mai 1992, en fait, lorsque le journaliste Normand Lester a lancé sur les ondes de Radio-Canada le scoop de sa carrière. Claude Morin, révélait-il, avait entretenu, contre rémunération, des rapports avec la police secrète d'Ottawa. Ce que le principal intéressé a admis.
Pour l'honneur
Pourquoi alors ce livre? Pourquoi revenir sur un dossier vieux de 15 ans que d'autres, à sa place, aimeraient mieux clore? Lui aussi souhaite en finir, d'autant plus qu'il a vécu cela, il l'avoue, comme " une immense épreuve ". Mais pas avant de laver sa réputation. Il le fait pour l'honneur. Pour ses enfants (il en a cinq) et ses sept petits-enfants, à qui il dédie nommément l'ouvrage. Ses filles, ses fils, qui demandent: " Qu'est-ce que ça signifie, ces mots, traîtrise, espion? " et qui cherchent à comprendre comment leur père a pu néanmoins rester en bons termes avec le fondateur du Parti québécois.
" René Lévesque est venu ici ", rappelle M. Morin. Ici, c'est-à-dire le sous-sol de sa maison de Sainte-Foy, dont il a fait son antre. C'est là aussi qu'il nous reçoit, parmi les livres qui tapissent les murs. " Je suis un passionné de lecture. "
Sans Yves Martin, qui fut l'un des conseillers de Lucien Bouchard, il n'aurait peut-être pas lu toutefois celui de Lester, Enquêtes sur les services secrets, sorti en 1998. L'auteur revient sur " l'affaire Morin " et en rajoute. " L'affaire a été enflée sans que des vérifications aient été faites ", proteste notre hôte. C'est ce qui l'a poussé à écrire.
Un pamphlet
" Un mauvais sort impondérable a voulu qu'un amateur d'approximations superficielles, friand de raccourcis téméraires, fut mon journaliste-enquêteur ", lit-on à la page 212. Sur ce même ton qui donne par moments au texte des allures de brûlot, il continue quelques paragraphes plus loin: " Ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur un ouvrage aussi bâclé, combinant autant d'inepties avec autant d'erreurs, les unes et les autres liées par autant d'ignorance. "
Pour ne rien cacher, plus que les révélations elles-mêmes, ce sont les mots de l'ex-ministre qui frappent. Son arme contre le " scribe du genre cow-boy " est souvent la dérision. Il reconnaît que l'oeuvre risque d'être vue comme un pamphlet. Mais il s'en défend: " Les pamphlets sont d'habitude beaucoup plus courts. "
N'empêche! L'éventail de qualificatifs qu'il accole au " champion toute catégorie de l'extrapolation créatrice " est éloquent. Au fil des pages, Lester passe de Jos Connaissant à charlatan, voire champion des services secrets. Ne manque que Tintin.
Dans son sous-sol, Claude Morin retrouve le flegme teinté d'humour qui correspond à son image. Tintin. S'il avait su que le héros d'Hergé était le modèle de Normand Lester, comme il l'a lu dans une récente entrevue à l'occasion de la parution d'Option Canada, bien sûr qu'il l'aurait inclus dans sa liste.
Le départ
À l'origine, ce qu'il lui reproche, c'est de s'être laissé " enfirouaper " par Loraine Lagacé, baptisée " notre pasionaria ". Elle était directrice du bureau d'information du Québec à Ottawa, en 1981, lors de la parution du rapport MacDonald sur les activités de la GRC. Claude Morin affirme que tout part d'elle et de ce rapport, que personne n'a lu sauf lui. Par ses fonctions, Loraine Lagacé était en lien avec le ministre des Affaires intergouvernementales. " Quelqu'un m'a dit: Elle devait être ta maîtresse et tu l'as dompée. "
Toujours est-il que Mme Lagacé a fait deux déclarations publiées dans La Presse. La première au lendemain du scoop, en 1992. La deuxième en 1994. Il y est question du fameux rapport, dont " certains passages parlent d'une infiltration du PQ au plus haut niveau ". Avec le temps s'ajoutent des précisions. À la radio, en 2002, elle se souvenait de " pages qui racontaient que le PQ était infiltré au plus haut niveau par une source qui s'appelait M ".
Claude Morin, le " M " auquel Loraine Lagacé fait allusion, a retrouvé ce rapport et l'a scruté. Il assure qu'il ne contient absolument rien de compromettant à son sujet. Et pourtant on n'arrête pas d'en remettre. Lester n'est pas seul dans cette entreprise. Pierre Godin, le biographe de René Lévesque, et Pierre Duchesne, celui de Jacques Parizeau, sont également pris à partie, dans la mesure où ils perçoivent les textes de Mme Lagacé " comme une référence historique, presque une base de données ".
À ce trio s'ajoute Pierre Dubuc, l'un des candidats dans la course qui a porté André Boisclair à la direction du PQ, et que Claude Morin juge " encore plus fou ". Selon la thèse de Dubuc, " la voie référendaire " proposée par Claude Morin en 1974 lui aurait été " dictée par des stratèges fédéraux ". Normand Lester dit plutôt qu'il était " l'oeil d'Ottawa ".
Bouc émissaire
Pour expliquer la victoire du non au référendum de 1980 et l'échec des conférences constitutionnelles qui ont suivi en 1981 et 1982 (celle dite " des longs couteaux "), " il fallait un bouc émissaire ". Cette façon d'interpréter les faits permet à Claude Morin de soutenir: " Au contraire, j'ai essayé de protéger le PQ. On ne peut rien me reprocher. " Jetant un oeil sur l'actualité des derniers jours, il note que le Conseil de la souveraineté de Gérald Larose, avec son guide pédagogique, " nuit beaucoup plus au PQ que tout ce que j'aurais pu faire ".
Ce qu'il a fait, Claude Morin l'a déjà dit. Il l'a aussi mis sur papier, notamment dans son autobiographie politique, Les Choses comme elles étaient (1994). Si bien que le lecteur, à ce sujet, ne doit pas s'attendre à des découvertes. Ça se passe entre 1974 et la fin de 1977. " C'est très simple, quelqu'un me parle... " résume l'ex-ministre. Ce quelqu'un pouvait être Léo Fontaine, agent de la GRC. " Un gars bien! " Mais l'affaire paraît louche. " Je disais: je vais finir par apprendre un coup fourré. Il n'y en avait pas. (...) Accepter de l'argent, c'était pour rendre ça crédible. "
Aujourd'hui, à la veille de ses 77 ans, Claude Morin lance un défi à ses accusateurs, Normand Lester en tête. " Qu'il réponde! " Il attend de lui des preuves. Ensuite il espère tourner la page, lire en toute quiétude, et écrire. Car il sait que " les paroles s'envolent, mais les écrits restent ".


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