"Pourquoi je suis séparatiste"

Chimie et magie de Marcel Chaput

17. Actualité archives 2007

Le 18 septembre 1961, au Cercle universitaire de Montréal, Marcel Chaput, chimiste rondouillard au langage incisif, lance Pourquoi je suis séparatiste. Le livre soulève les passions. Pourquoi je suis séparatiste est vite traduit en anglais, puis lancé à Toronto, à titre de curiosité politique. Près d'un demi-siècle plus tard, cet ouvrage vient de reparaître en format de poche, coiffé d'une présentation de Michel Venne, directeur de l'Institut du Nouveau Monde. Dans son court texte, Venne affirme que «relire Marcel Chaput, près de 50 ans après la parution de ce livre court mais clair, c'est revenir à l'essentiel». Est-ce donc dire qu'il s'agit d'un livre que les indépendantistes devraient méditer davantage que le Option Québec de René Lévesque ou que les plaquettes incendiaires de Pierre Bourgault?
[->5880] En français, plusieurs milliers d'exemplaires de Pourquoi je suis séparatiste ont été vendus lors de sa parution. Son éditeur, Jacques Hébert, parle de plus de 40 000 ventes. Il est cependant sage de se méfier quelque peu de pareils chiffres. Aujourd'hui comme hier, les éditeurs, qui sont aussi des marchands, gonflent volontiers leurs tirages, histoire de laisser entendre à un vaste public que tout le monde en redemande et que ceux qui n'ont pas lu le fameux ouvrage feraient mieux de s'y mettre au plus vite pour ne pas être socialement marginalisés... Disons que, chose certaine, le livre de Chaput connaît à tout le moins un succès éclatant.
Né en 1918, Chaput travaille au ministère de la Défense pour le compte du gouvernement fédéral. La participation inattendue de ce fonctionnaire à plusieurs activités indépendantistes et la publication de son livre attirent sur lui toutefois très vite l'attention des médias et de certains politiciens. Très peu de gens envisagent alors la réalité du pays autrement qu'à travers le prisme d'un fédéralisme impérial plus ou moins revu et corrigé. Et Chaput, lui, va pourtant jusqu'à évoquer ni plus ni moins que la nécessité de se débarrasser de la reine et de tout le système qu'elle représente! En septembre 1960, au moment où il fonde, avec l'intellectuel André d'Allemagne, le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), les militants indépendantistes québécois ne sont qu'une vingtaine à se réunir autour d'une table dans une auberge des Laurentides. Le mouvement en est alors à ses balbutiements.
Très rapidement, l'employeur de Chaput s'inquiète beaucoup de pareilles activités militantes. Le cas du fonctionnaire est évoqué bruyamment jusqu'aux Communes. Mais rien n'y fait: Chaput persiste dans ses convictions. Ses joutes oratoires autant que l'exposé franc et net de ses positions sur la place publique suscitent de plus en plus l'attention. Excellent éditeur, Jacques Hébert, alors aux commandes des Éditions du Jour, a flairé comme à son habitude le bon coup en constatant l'emprise qu'exerce alors Chaput au petit rayon politique de l'indépendantisme.
Ami de Pierre Elliott Trudeau, l'ardent fédéraliste qu'est Hébert ne partage pas du tout les positions du chimiste polémiste. Mais il conçoit tout de même, comme nombre d'éditeurs, qu'un bon livre doit être publié coûte que coûte, c'est-à-dire même si cela va à l'encontre de ses propres convictions.
Tandis que Raymond Barbeau publie J'ai choisi l'indépendance aux Éditions de l'Homme, maison que Jacques Hébert vient de quitter à la suite d'une brouille avec le propriétaire, Marcel Chaput s'est vu poussé à écrire, pendant ses vacances, en six semaines et sous la supervision de son éditeur, Pourquoi je suis séparatiste.
La thèse et l'argumentaire de Pourquoi je suis séparatiste sont simples comme deux et deux font quatre. Selon un plan pyramidal un peu simpliste, Chaput affirme que le prétendu «pacte entre deux nations» sur lequel repose le Canada de 1867 est mort. À l'ère de la fin des empires, il affirme surtout que le Québec n'a que la voie de l'indépendance à suivre s'il veut appartenir aux nations libres et modernes.
En 1961, le RIN n'est encore qu'un simple groupe de pression aux moyens très limités. Après la parution de Pourquoi je suis séparatiste, l'emprise politique de Chaput sur le petit mouvement se précipite comme un soluté dans une éprouvette. Si André d'Allemagne apparaît incontestablement comme un fort pilier intellectuel du RIN, le groupe acquiert son souffle de vie beaucoup grâce à la renommée grandissante de Marcel Chaput, invité partout à prendre la parole, à s'expliquer, à débattre. On parle de lui dans les journaux étrangers, autant en Europe qu'en Amérique du Sud. Il donne alors plus que quiconque de la crédibilité à la cause indépendantiste. Marcel Chaput, du moins pendant quelques mois, est la très grande vedette des indépendantistes. On l'a oublié depuis, au profit de discours plus équilibrés peut-être, mais tellement moins enthousiastes!
Le lundi 4 décembre 1961, à la suite d'une suspension que lui inflige son employeur, Chaput démissionne de son poste et décide de se consacrer tout entier à la cause politique qui l'anime. Il part à Montréal, en train. En renonçant à son emploi pour ses idées, Marcel Chaput a gagné un cran supérieur sur l'échelle de la renommée médiatique.
Famille et religion
Contrairement à ce qu'affirme la réédition de Pourquoi je suis séparatiste, il n'est pas certain du tout que Chaput ait été indépendantiste dès les années 1930. Avoir soutenu un thème séparatiste dans une joute oratoire de l'entre-deux-guerres, lors d'une activité d'une association catholique pour la jeunesse, ne fait de lui ni un penseur, ni un partisan de cette option avant son éclosion réelle au début des années 1960. C'est plutôt, vraisemblablement, alors qu'il est membre de l'Ordre secret de Jacques-Cartier, à la fin des années 1950, et au contact de l'Alliance laurentienne de Raymond Barbeau, que Chaput penche définitivement du côté de l'option indépendantiste, dans une perspective d'ailleurs marquée à droite, au sceau de la famille et de la religion. Pour Chaput en effet, l'indépendance politique seule suffit et il n'y a pas à transformer radicalement la société québécoise pour y arriver.
Les 28 et 29 octobre 1961, lors du congrès du RIN tenu à Montréal, Chaput est élu à la présidence du groupe. Le président sortant, André d'Allemagne, dresse alors le bilan de la première année d'existence du groupe de pression. Il constate que les rinistes ont bien plus en commun «que la simple idée de l'indépendance mais aussi tout un état d'esprit. Il existe maintenant une forme de séparatisme qui est particulière au RIN et qui est en fait un nationalisme humaniste, intégral et démocratique. Humaniste, parce que pour nous l'indépendance n'est pas une fin mais un moyen».
Le RIN regroupe plusieurs tendances indépendantistes parfois fortement antinomiques. André d'Allemagne considère que se dégage tout de même de cet amalgame fragile une ligne de force particulière qui irrigue tout le RIN et lui donne ainsi son équilibre. Avec ses compagnons Pierre Bourgault, Rodrigue Guité et Massue Belleau, d'Allemagne pense en effet qu'il appartient à l'aile gauche du parti, aussi appelée «les intellectuels de Montréal». Pour ce groupe, explique-t-il, «l'idée de l'indépendance est liée à celle d'une transformation de la société québécoise».
Mal à l'aise avec les conceptions athées et révolutionnaires de ses jeunes camarades indépendantistes, pressé de lancer une véritable formation politique plutôt que de soutenir à bout de bras un simple groupe de militants, Chaput lance bientôt le Parti républicain, avec l'appui de Raymond Barbeau et des éléments les plus à droite qui oeuvrent au RIN. Pour soutenir son parti et sa cause, Chaput ira jusqu'à jeûner deux fois, au péril de sa santé. Chez ses plus ardents partisans, on le voit tel une sorte de Gandhi. Conservateur au sens propre, sorte d'aventurier un peu mystique, Chaput n'en était pas moins révolutionnaire dans une certaine mesure. C'est peut-être pour cela que même un Pierre Bourgault conservera en grande estime, jusqu'à la fin de sa vie, cet homme si différent de lui. Mais le lit-on encore?
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jfnadeau@ledevoir.com


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