Changement d'humeur

Les États-Unis et l'Europe ne sont pas les seuls à avoir une opinion publique de plus en plus critique à l'égard de la libéralisation du commerce.

Mai 68 - mai 2008


Il fut un temps où les Québécois avaient la réputation d'être de grands partisans de la libéralisation des échanges. Les choses ont aujourd'hui changé, et les gouvernements feraient bien de s'en soucier.
Il est désormais convenu d'affirmer que les Américains sont aux prises avec une poussée de fièvre protectionniste tout aussi irrationnelle que préoccupante pour la santé de l'économie mondiale. Le Canada et le Mexique étaient aux premières loges lors de la plus récente manifestation de ce mal alors qu'Hillary Clinton et Barack Obama sont joyeusement tombés à bras raccourcis sur l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) dans l'espoir de plaire aux électeurs de l'Ohio. Les Américains se défendent en disant que les Européens ne sont pas mieux avec leur «patriotisme économique». ll n'en faut pas plus à certains pour brandir le spectre de la crise de 1929 et des conséquences funestes de la spirale protectionniste qui s'en est suivie.
Les États-Unis et l'Europe ne sont pas les seuls à avoir une opinion publique de plus en plus critique à l'égard de la libéralisation du commerce. [Le politologue de l'université Concordia Guy Lachapelle rapportait dans nos pages->13023], la semaine dernière, que les Québécois ont eux aussi perdu de leur enthousiasme d'antan à l'égard de l'ALENA et du processus de mondialisation en général. Se basant sur des résultats de sondages, le chercheur rapportait, notamment, que l'appui à l'intégration nord-américaine est resté le même de 1997 à 2007 (55 %), mais que ceux désirant qu'elle ralentisse sont aujourd'hui plus nombreux (hausse de 19 % à 28 %) contrairement à ceux voulant qu'elle s'accélère (baisse de 21 % à 15 %).
Un autre sondage, réalisé pour le compte de la Fondation Asie Pacifique du Canada, dressait lui aussi, la semaine dernière, le portrait d'un Canada moins ouvert aux échanges avec l'Asie et les pays en voie de développement qu'il ne l'était il y a seulement deux ans; et d'un Québec plus critique encore. Seulement 36 % des Québécois jugeraient, par exemple, les échanges commerciaux avec la Chine bénéfiques pour leur province, comparativement à une moyenne de 56 % au Canada et de 60 % en Ontario. L'appui à l'immigration asiatique aurait aussi subi une baisse marquée au Canada de 2006 à 2008 (de 78 % à 57 %), mais nulle part aussi forte - pour ne pas dire gênante - qu'au Québec (de 83 % à 44 %).
Ces sondages ne sont pas les premiers à rapporter un certain refroidissement de l'opinion publique canadienne et québécoise à l'égard du commerce, de la libéralisation des échanges ou de la mondialisation en général. De pareils résultats ont toujours quelque chose d'un peu étrange lorsqu'ils viennent de société, comme le Québec, dont plus du tiers de l'économie dépend justement du commerce avec les pays étrangers, comparativement à seulement 10 % pour les États-Unis.
Il faut dire que le changement d'humeur des Québécois s'est amorcé depuis quelque temps déjà. Seule province, avec l'Alberta, qui a appuyé majoritairement l'Accord de libre-échange canado-américain à la fin des années 1980, le Québec a été graduellement rejoint par le reste du pays durant les années 90. La tenue du Sommet des Amériques au printemps 2001 à Québec semble avoir été un tournant, avec ses affrontements musclés entre policiers et manifestants, mais peut-être plus encore à cause de la tenue d'un sommet parallèle organisé par le mouvement altermondialiste. Un an plus tard, les sondages montraient déjà une perte d'enthousiasme au Québec à l'égard de la libéralisation des échanges.
Des réponses
Cette montée d'un discours plus critique, au Québec comme ailleurs, tient à un grand nombre de facteurs liés non seulement à l'impact, réel ou présumé, de la mondialisation sur les emplois et la prospérité, mais aussi aux inégalités, aux programmes sociaux, au respect des droits de la personne, à l'environnement ou à la culture. On comprend, devant l'ampleur et la complexité de la tâche, que certaines personnes soient tentées par les solutions simplistes.
Au Canada, les politiciens pourraient se consoler en se disant que l'appui au libre-échange reste malgré tout encore relativement fort, même au Québec. Ils voudront peut-être, quand même, apporter des correctifs pour éviter une aggravation du mécontentement.
Ils pourront commencer pas dissiper quelques malentendus qui font que presque la moitié des Canadiens pensent qu'entre 26 % et 50 % des échanges commerciaux du Canada se font avec les pays d'Asie, et qu'une autre tranche de 10 % pense que c'est encore plus que cela, alors que le vrai chiffre est de 12,5 %. Ils essayeront peut-être aussi de plus tenir compte du fait que 72 % de la population souhaiterait que la défense des droits de la personne en Asie fasse partie de ses priorités et que seulement 25 % sont opposés à ce que des restrictions s'appliquent aux investissements effectués par des entreprises contrôlées par des gouvernements étrangers. Le premier ministre Jean Charest devra en tout cas redoubler d'efforts pour convaincre le Québec et le reste du pays de l'importance pour le Canada de signer un «nouveau partenariat» commercial avec l'Union européenne alors que seulement 11 % des gens y voient le marché renfermant le plus de potentiel, comparativement à 28 % pour les États-Unis et 36 % pour la Chine.
Les résultats d'un troisième sondage, dévoilés il y a deux semaines, nous aident peut-être à mieux comprendre ce que veulent fondamentalement les gens. L'appui à l'économie de marché reste relativement fort de par le monde bien qu'il donne des signes d'affaiblissement depuis quelques années, particulièrement dans les pays développés, a rapporté la firme américaine GlobeScan après avoir enquêté dans 18 pays du Nord comme du Sud. Mais ce qui recueille un appui encore plus important est cette idée que, pour que cette économie de marché serve au mieux les intérêts de la société, il faut qu'elle s'accompagne «d'une forte régulation gouvernementale». Le plus fort appui à cette idée (75 %) viendrait même des partisans de l'économie de marché, rapportent les sondeurs, les autres ayant tout simplement perdu confiance dans la capacité ou la volonté d'agir de leurs gouvernements.


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