Ces PPP qu'on aime tant haïr

PPP sous surveillance



Le moins que l'on puisse dire, c'est que le concept des partenariats public-privé (PPP), qui a connu une certaine vogue il y quelques années, est en pleine déroute au pays du Québec par les temps qui courent.
Le coup de massue a sûrement été porté cette semaine par le Vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, pour qui le vaste chantier du nouvel hôpital universitaire, le CHUM, réalisé en PPP, pourrait coûter plus cher que s'il était mené selon le mode traditionnel. Le vérificateur parle d'«inexactitudes importantes» et d'«hypothèses inappropriées».
Il n'en fallait pas plus pour que les syndicats et le Parti québécois, pour qui les PPP ne représentent rien de moins que le diable incarné, se lancent dans une nouvelle attaque en règle contre le concept, bientôt imités par des commentateurs de tout acabit.
Or, il s'avère que tout ce beau monde, Vérificateur général y compris, s'est énervé le poil des jambes pour pas grand chose.
Hier, La Presse a publié dans ses pages Forum une analyse de l'économiste Robert Gagné. Au milieu des jacassements des derniers jours, ce texte apparaît comme une véritable bouffée de fraîcheur. M. Gagné n'est pas le premier venu. Professeur à l'Institut d'économie appliquée, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité à HEC Montréal, fellow du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), il a présidé le groupe de quatre économistes chargé récemment par le ministre des Finances Raymond Bachand de se pencher sur l'état des finances publiques québécoises. Une grosse pointure, en somme.
Le plus simplement du monde, l'économiste rappelle que le contrat du CHUM n'est pas un véritable PPP, dans le sens que l'on donne à cette formule là où elle est appliquée avec succès (parce que les PPP réussis, ça existe aussi).
Dans un authentique partenariat public-privé, le rôle de l'entrepreneur est de livrer les travaux dans les délais prévus et sans dépassements de coûts. Pour y arriver, il faut miser sur l'innovation et la performance, et laisser le champ libre à l'entrepreneur. En revanche, celui-ci est le responsable du financement, de la conception, de la réalisation et éventuellement de l'exploitation du projet. S'il ne remplit pas ses obligations, c'est lui qui écope.
Dans le cas du CHUM, l'auteur observe que les exigences du gouvernement laissent peu de place à l'innovation. Le projet s'éloigne ainsi de plus en plus de la formule de PPP, mais ne répond pas non plus aux normes des contrats traditionnels. On a ainsi créé une espèce de monstre hybride, un «contrat de compromis inefficace et coûteux», pour reprendre l'expression de M. Gagné. Plus grand chose à voir avec les PPP.
Le plus ironique, c'est que le Québec est en train d'enterrer une formule qui a fait ses preuves ailleurs.
Le plus beau cas est certainement celui des autoroutes françaises, en grande partie réalisées en mode PPP. Elles sont chères, certes, mais superbement entretenues (à mon avis, encore mieux que les autoroutes américaines). Surtout, elles sont financées par les automobilistes, et non par les contribuables.
Le spectaculaire viaduc de Millau, dans le sud de la France, est sans aucun doute l'archétype de PPP réussi. L'ouvrage, tellement impressionnant que les touristes viennent du monde entier pour l'admirer, a été construit en trois ans, exactement selon l'échéancier prévu. Il n'y a eu aucun dépassement de coût. Tous les risques (financement, conception, construction, entretien) sont assumés par l'entrepreneur privé. Le gouvernement n'a pas versé un cent dans le projet. En revanche, l'entrepreneur peut exploiter le viaduc pendant 75 ans. Le produit du péage lui permettra de se rembourser et de faire des profits. Au bout de 75 ans, la concession prend fin et l'ouvrage est remis au gouvernement, à moins que les deux parties ne s'entendent sur une prolongation.
Ce succès ne veut pas dire que la formule PPP est gagnante à tout coup. Un des échecs les plus retentissants a été observé en Autriche, lorsque le pays a décidé de réaliser en PPP un réseau de télécommunications d'urgence (police, ambulances, pompiers, armée, etc). Très vite, des divergences de vues sont apparues entre le gouvernement et l'entrepreneur, et les deux partenaires ont fini par se séparer sur un fond d'aigreur et de poursuites judiciaires. Après coup, on a réalisé que le gouvernement n'avait pas pris toutes les précautions nécessaires avant de se lancer dans le projet. L'incident n'est pas sans rappeler la cafouillis du CHUM.
Le drame, c'est que les Québécois sont en train de tourner le dos à une formule qui aurait pu rendre de grands services. Laissons le mot de la fin à Robert Gagné : «On aurait voulu tuer les PPP, écrit-il, qu'on aurait pu s'y prendre mieux.»


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