Catholaïque ou néoprotestant?

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«Dans Les chemins de l’avenir, Lionel Groulx se demandait si le Canada français pouvait survivre sans son vieux fond catholique»

Le Martin-Gropius-bau est un des derniers bâtiments de Berlin où l’on respire encore l’atmosphère du siècle dernier. Situé à quelques mètres du mur qui enserra la ville pendant trois décennies, cet ancien musée des arts décoratifs fut largement détruit pendant la guerre. Et pour cause : il était situé à deux pas du siège de la Gestapo.


 Restauré dans les années 1980, il abrite ces jours-ci une importante exposition sur les 500 ans du protestantisme. Cela fera bientôt un demi-millénaire que, le 31 octobre 1517, le théologien Martin Luther publia ses célèbres thèses qu’il afficha sur la porte de l’église de Wittemberg, dit la légende. L’anniversaire est à ce point important que Barack Obama, qui n’a jamais dissimulé sa ferveur religieuse, n’hésita pas à se rendre à Berlin en mai dernier.


 Malheureusement, l’exposition se présente comme une célébration un peu triomphaliste du succès du protestantisme dans le monde. On y apprend que, si 35 % des chrétiens sont protestants, la Réforme étend son empire de l’Allemagne à la Corée et de la Suède à la Tanzanie. Dans plusieurs régions du monde, les sectes évangéliques jouissent d’une popularité que seul l’islam est en mesure de leur disputer. Mais l’exposition reste muette sur l’influence idéologique pourtant déterminante qu’exercent aujourd’hui les descendants de Luther.


 Il y a longtemps que Max Weber avait vu dans l’éthique protestante, et notamment le puritanisme, une morale particulièrement bien adaptée au capitalisme.


 Dans un court essai (Le nouveau pouvoir, Cerf), Régis Debray ajoutait récemment une petite pierre à cet édifice. Avec le ton grinçant qui est le sien, l’écrivain pince-sans-rire a cru discerner dans le triomphe d’Emmanuel Macron en France celui d’une forme de néoprotestantisme anglo-américain.


 Ce ne serait donc pas un hasard si les modèles de nos réformateurs sont la Suède, l’Allemagne et la Nouvelle-Zélande, « tous pays prospères et protestants, écrit-il,modèles de société à la fois de labeur et de clarté auquel le Français rouspéteur et pas-très-propre-sur-lui est appelé à se conformer, sans brûler des pneus devant les usines ».


 On sait que le nouveau président a été le secrétaire de Paul Ricoeur. Mais le pamphlet ne s’attarde pas tant à ce philosophe protestant qu’à montrer comment certaines idées magnifiées par le protestantisme sont aujourd’hui devenues des dogmes. Et cela, même si la France exprime encore à l’occasion quelques velléités de résistance.


 La première thèse de Luther n’affirme-t-elle pas que « Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence » ? Si le catholique a l’avantage de pouvoir effacer ses fautes dans le secret du confessionnal, le protestant les traîne toute sa vie. D’où, dit Debray, cette exigence de transparence (nouvelle en France) et de vertu portée à son paroxysme aux États-Unis. Cette « pastorale de la transparence » n’épargne ni les manoeuvres politiques ni la vie sexuelle. C’est à qui serait le plus candide. Ou, du moins, en aurait l’air.


 Aidées par les médias modernes, les valeurs d’authenticité et de sincérité pèsent dorénavant plus lourd que la vérité et la rigueur du raisonnement. Pour Debray, qui n’imagine pas de grands projets politiques sans une part d’ombre, il y a là soit une hypocrisie, soit « une démission collective assez peu flatteuse ». Le Québec — où les séances d’expiation collective ont remplacé tout projet national — n’en serait-il pas une illustration ?


 Le communautarisme est évidemment intrinsèque à une religion qui se manifeste par la multiplicité de ses sectes. De là à ce qu’il prenne la forme du multiculturalisme et que ces « communautés » se voient déléguer le maintien de l’ordre et négocient entre elles la paix sociale sous forme d’« accommodements », il n’y a qu’un pas.



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