Un succès durable ?

Réponse à M. Bock-Côté sur les perspectives d'un conservatisme québécois

Tribune libre




[Mathieu Bock-Côté a publié récemment un texte dans La Presse->1512] où il prédit un succès durable au conservatisme de Harper au Québec. En guise de réflexions sur cet article, exprimant mon accord avec certains points et mon désaccord avec d'autres, je soutiendrai ici que le néo-conservatisme à la Bush et Harper n'a guère le même attrait pour l'électorat québécois que le conservatisme québécois proprement dit.
Certes, le conservatisme a encore une place au Québec. Seulement cette place, en partie occupée par Charest sur l'échiquier politique, n'est pas celle du néo-conservatisme à l'états-unienne qui est condamné à la marginalité au Québec, parce qu'il est contraire à l'intérêt national et à la tradition conservatrice du Québec.
Le créneau conservateur tel qu'investi par Charest n'est ni belliciste, ni anti-écologie. Ce ne sont pas ce bellicisme ni cet anti-écologisme qui ont permis à Harper de trouver un seuil de popularité : au contraire, ils risquent véritablement de lui nuire au Québec, même auprès d'un électorat défini comme davantage conservateur.
Charest, en contraste avec Harper, a d'autres problèmes qui le rendent impopulaire comme de prendre des décisions en contradiction flagrante avec ses principes affichés, tels le développement durable ou avec le sens de l'État, après tant de décisions prises en catimini bradent l'intérêt national à vil prix. Ce qui lui manque pour être un véritable conservateur comme le serait un politicien patriote et conservateur, c'est de montrer qu'il est imbu du sens de l'État et de l'intérêt national, qu'il s'agisse de développement économique, énergétique ou culturel. C'est à la fois un manque de patriotisme et de vision du développement qui lui font défaut.
Par exemple, le bon sens ne commande pas de permettre à Gaz de France de placer son terminal méthanier au cœur de l'agglomération de la capitale plutôt que dans un endroit moins dangereux, quand pareille aberration ne lui serait pas permise en France par la loi : l'aménagement du territoire est une question de développement de qualité.
Par exemple, ça n'a pas de bon sens d'octroyer la majorité du développement éolien dans le désordre à des compagnies étrangères quand Hydro-Québec pourrait engranger les profits à notre profit national et faire croître ce secteur de création de richesse dans l'ordre.
Par exemple, cela n'a guère de bon sens de se lamenter de la résistance aux grands projets à Montréal et de saborder le projet d'une salle de l'OSM pour laisser en sa place un beau stationnement au centre de la métropole.
Le conservatisme québécois s'inscrit dans une tradition québécoise catholique et originale, différente de la tradition anglo-saxonne puisqu'elle est attachée à la valorisation d'une culture et de valeurs différentes et d'un intérêt national propre, qui ne peut se confondre avec celui de l'empire anglo-saxon. Cette tradition, même à droite, a été l'adversaire des guerres impérialistes et notamment du vasselage aux impérialistes anglo-saxons - qu'il suffise de songer à d'éminents conservateurs de la tradition québécoise tels que Henri Bourassa ou Lionel Groulx pour s'en souvenir. Il est question d'amitié et non de domesticité.
Le bon sens n'est pas non plus contraire à l'écologie. L'écologie n'est pas de gauche ou de droite. En fait le développement durable est une simple question de bon sens - car le gaspillage ne correspond pas au bon sens. Il n'y a pas de bon sens économique à ce que le Québec perde à chaque année une quarantaine de milliards en exportation de capitaux pour se fournir en transport automobile. Quand une nation a le souci de durer, et qui peut dire que le nationalisme conservateur n'est pas attaché à perpétuer la nation québécoise, quand une nation a le souci de durer l'écologie doit entrer en ligne de compte.
La place pour le conservatisme nationaliste au Québec passe par des éléments de bien-être individuel et national, comme de faciliter la vie de famille et par conséquent la natalité, comme de garantir la sécurité des citoyens par une police efficace et la fin des remises en liberté trop faciles de récidivistes autant que la prévention de la délinquance par plus d'école etc. Il lui appartient de rappeler que la méritocratie n'est pas en contradiction avec l'égalité des chances.
Le conservatisme national devrait avoir souci du patrimoine et de sa transmission, y compris de la culture générale à l'école. Une place lui est toute tracée dans la critique du pédagogisme technocratique, et autant que la gauche il doit critiquer le technocratisme du ministère des ressources naturelles, au service des intérêts financiers et non de l'intérêt national.
Il s'agit aussi de mettre de l'avant un modèle québécois, républicain, d'immigration, en laissant le multiculturalisme aux anglo-saxons. Cette philosophie néfaste, qui poussée à terme menacerait le pays de libanisation, ne peut que fragiliser la cohésion sociale, déliter la solidarité et au final favoriser les plus puissants, comme l'hyper-individualisme et l'insécurité violente des États-Unis l'illustrent. Un Suédois riche ou pauvre n'a pas peur de prendre le métro de Stockholm comme un États-unien moyen a peur dans le métro de New York ou même dans un espace public américain.
Les citoyens d'une société multiculturelle de ghettos ne se reconnaissent plus dans leurs concitoyens : une République accueille les immigrants en échange de l'adhésion à la nation et définit le succès par l'intégration et l'assimilation. Mais de telles mesures peuvent être présentées par la gauche ou la droite chacune à leur façon, (comme il y a fort à parier que Ségolène Royal et Sarkozy le feront dans la campagne présidentielle française), car ce sont des questions démocratiques d'intérêt général, national.
Le conservatisme peut être défini, à son meilleur (pensons à de Gaulle), comme un sens élevé de l'État, de l'intérêt national, et de la solidarité entre générations passées et futures. La gauche, à son meilleur, a beaucoup moins à voir avec le communautarisme de type Outgames ou avec des sornettes anarchistes qu'avec la solidarité nationale au présent, en faveur de l'amélioration du sort des plus démunis de la nation.
Le bon côté de la droite conservatrice peut aussi être défini comme une plus grande valorisation de la loi et de l'ordre qui sont des conditions élémentaires et fondamentales de justice pour tous les citoyens d'une Cité. De son côté, la gauche est à la recherche de la justice sociale qui permettent à tous les citoyens de la nation de jouir de la liberté. La liberté et l'égalité ne sont pas tant antagonistes que complémentaires pour les citoyens d'une nation démocratique. Sans égalité de droit et sans tendre à une égalité des chances, la liberté est un leurre ou le privilège d'une aristocratie et il n'y a pas de véritable justice pour les citoyens de la nation ; tandis que sans liberté, l'égalité n'offre qu'un servage à la tyrannie et la condition du citoyen est avilie en négation des aspirations humaines.
La tension entre progressisme et conservatisme est créatrice et le bon sens résulte souvent de la confrontation des deux. Je suis d'accord, le projet de pays n'a pas à être social-démocrate mais démocrate. Le mouvement national doit rechercher, davantage que d'être à gauche ou à droite, son élan législateur et démocratique : le Québec indépendant n'est pas un pays de droite ou de gauche mais une République qui offre les perspectives d'une meilleure démocratie grâce à la souveraineté nationale. La primauté de l'intérêt national assurant alors un meilleur développement et la durée de la Nation.
Au Québec, l'heure semble venue d'une réforme républicaine moins en faveur de l'autorité présidentielle qu'en faveur d'une démocratie plus participative. La Suisse offre un modèle pratique de cette démocratie participative qui est un heureux mariage de progressisme démocratique et de saine prudence conservatrice. Prudence avec laquelle Bush fils, en contraste avec son père, a rompu. Cette rupture n'a pas beaucoup d'attrait pour l'électorat québécois, et je crois non seulement que cela menace Harper de ne pas connaître un succès durable au Québec mais que le néo-conservatisme, sorte d'orangisme de notre siècle, est contraire à l'intérêt national québécois.


Charles Courtois,
_ doctorant en histoire, UQÀM


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