Un ennemi bien placé

Nicolas Sarkozy - une caricature

À l'époque où il était premier ministre, Lucien Bouchard s'était emporté à quelques reprises contre l'ancien ambassadeur du Canada à Paris, Jacques Roy, qu'il accusait de se comporter en véritable «commando politique» plutôt qu'en diplomate.

Il est vrai que M. Roy semblait suivre à la lettre les directives contenues dans le «manuel de chef de mission», que le ministère des Affaires étrangères avait fait distribuer dans toutes les ambassades pour instruire les représentants du Canada à l'étranger sur la manière dont il convenait de répliquer aux initiatives des souverainistes.
M. Roy avait poussé le zèle jusqu'à effectuer une tournée du Québec financée par le Conseil de l'unité canadienne pour vanter les mérites du fédéralisme et expliquer aux Québécois à quel point ils étaient chanceux d'habiter un pays qui forçait l'admiration de l'étranger.
Si efficaces que puissent être les diplomates canadiens en poste à Paris, les péquistes le répètent depuis des années: le véritable ambassadeur du Canada dans la capitale française n'est pas celui qui en porte officiellement le titre, mais plutôt le tout-puissant président du comité exécutif de Power Corporation, Paul Desmarais.
Un patron de presse français qui avait été convié à la table des Desmarais peu avant le référendum de 1995 confiait avoir été frappé par la virulence des propos anti-souverainistes qu'il y avait entendus.
Depuis plusieurs années déjà, les souverainistes avaient constaté avec inquiétude que Nicolas Sarkozy semblait voir la question québécoise à travers le prisme de la famille Desmarais. Lors d'une rencontre avec Bernard Landry, en décembre 2004, il avait annoncé d'entrée de jeu qu'il allait passer les Fêtes à leur domaine de Sagard. Son fort penchant pour les milliardaires a beau être connu, cela était plutôt de mauvais augure.
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On comprend que M. Sarkozy soit reconnaissant à M. Desmarais d'avoir favorisé sa carrière politique. «Si je suis aujourd'hui président, je le dois en partie aux conseils, à l'amitié et à la fidélité de Paul Desmarais», a-t-il expliqué.
Le magnat aime s'attacher les politiciens, et il faut reconnaître qu'il a eu beaucoup de flair en misant sur un poulain que tout le monde tenait pour irrémédiablement estropié, quand il a lâché Jacques Chirac au profit d'Édouard Balladur en 1995.
Il ne faut toutefois pas mélanger les genres. La Légion d'honneur est normalement réservée aux amis de la France. En l'introduisant dans le cercle très restreint des détenteurs de la grand-croix, à l'occasion d'une cérémonie «strictement privée» qui réunissait à l'Élysée le gratin français des affaires, M. Sarkozy a récompensé M. Desmarais pour des services qu'il lui a rendus personnellement.
Le grand patron de Power Corp a le bras long. Lors de sa récente visite à Paris, Mario Dumont avait eu toutes les misères du monde à être reçu in extremis par le premier ministre Fillon, mais il a suffi à Jean Charest de figurer sur la liste d'invités de M. Desmarais pour obtenir en prime un entretien de 45 minutes avec le président de la République.
Outre une reconnaissance du pouvoir de l'argent, il y a un puissant message politique dans cet hommage rendu à M. Desmarais. Contrairement à Ségolène Royal, qui n'avait pas caché ses sympathies souverainistes, Nicolas Sarkozy avait bien pris soin de ne pas se prononcer sur la question québécoise lors de la visite qu'André Boisclair avait effectuée à Paris durant la campagne présidentielle de 2007.
M. Sarkozy, qui effectuera une première visite au Québec l'automne prochain, à l'occasion du Sommet de la francophonie, ne pouvait cependant pas ignorer que l'homme qu'il honorait aussi ostensiblement était aussi l'ennemi juré des souverainistes québécois. Le choix de la décoration n'était sans doute pas fortuit. Les premiers ministres québécois ont généralement droit au rang de commandeur de la Légion étrangère. Exceptionnellement, René Lévesque avait été nommé grand officier. M. Desmarais, lui, a eu droit à l'honneur suprême.
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Au début des années 1990, Jacques Parizeau avait développé une audacieuse stratégie pour amener la communauté internationale à reconnaître la souveraineté du Québec, si le oui l'avait emporté au référendum du 30 octobre 1995.
Personne ne peut dire comment les choses se seraient passées exactement, mais il était permis de croire que la France entrerait dans le «grand jeu» de M. Parizeau et qu'elle mettrait tout son poids dans la balance, malgré l'opposition du gouvernement canadien.
Le 26 janvier 1995, moins de quatre mois avant d'être élu président, Jacques Chirac avait été très clair: «Dans l'hypothèse où ce référendum serait positif, il nous semble que les nations francophones, et en particulier la France, devraient être immédiatement aux côtés des Québécois et soutenir et reconnaître cette nouvelle situation.»
Il est bien difficile d'imaginer que M. Sarkozy, qui se considère comme un membre de la famille Desmarais, puisse un jour participer à une opération de ce genre. Les souverainistes peuvent toutefois se consoler à l'idée qu'un éventuel référendum n'est pas pour demain. Ce jour-là, il y a de fortes chances que MM. Sarkozy et Desmarais aient tous les deux quitté la scène.
Au rythme où sa popularité chute, il serait risqué de parier que M. Sarkozy sera reconduit pour un deuxième quinquennat en 2012, et les souverainistes comptent encore des amis dont l'heure pourrait éventuellement venir. Bien des choses peuvent cependant changer en quatre ans, y compris que M. Sarkozy se ressaisisse.
Même s'il partage les vues de son bienfaiteur sur la question québécoise, les souverainistes croisent les doigts pour qu'il ait suffisamment de chats à fouetter pour ne pas remettre ouvertement en question la position traditionnelle de la France. Si lui-même ne souhaite pas accompagner le Québec où qu'il choisisse d'aller, qu'il s'abstienne au moins d'engager ses successeurs.
mdavid@ledevoir.com


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