Un ami bien placé

Nicolas Sarkozy - une caricature



Dans sa chronique du 19 février intitulée [«Un ennemi bien placé»->11892], M. Michel David se réfère à des commentaires faits à mon égard par l'ex-premier ministre du Québec, M. Lucien Bouchard. À la suite d'une présentation que j'avais faite à des étudiants de l'Université Laval, il m'accusait d'être un «commando politique».

Cet écart de langage m'avait choqué, mais en même temps aidé. Du jour au lendemain, les gens s'arrachaient les billets pour venir m'écouter et les médias m'ont consacré beaucoup d'attention.
Je venais d'arriver à Paris après deux années comme ambassadeur auprès de l'Union européenne. Je faisais alors une tournée de discours au Québec où j'expliquais le fonctionnement de cette union. Je disais entre autres choses que, dans les domaines économiques les plus importants de la vie quotidienne des citoyens, les provinces canadiennes avaient autant sinon plus d'autonomie que les États membres de l'union. Dans le domaine budgétaire par exemple, les États membres devaient déposer une somme d'argent sans intérêt à la banque centrale s'ils avaient un déficit budgétaire dépassant 3 % de leur PNB. Je demandais quelle serait la réaction au Canada si une telle mesure était imposée aux provinces.
Je donnais l'exemple des négociations commerciales. On venait de sortir de la crise du turbot avec l'Union européenne durant laquelle j'avais été le négociateur pour le Canada. Je rapportais que, dans ce conflit, qui concernait surtout l'Espagne, c'était la commissaire italienne responsable de la pêche qui dirigeait les négociations et qu'aucun Espagnol ne faisait partie de la délégation.
Du côté canadien, le ministre Brian Tobin avait la responsabilité du dossier et n'en avait pas été écarté parce que son comté était à Terre-Neuve, la province la plus engagée dans le conflit. J'ajoutais que, dans toute négociation impliquant un ou plusieurs des États membres de l'union, c'était toujours la commission qui était à la table, et qu'à ce moment-là, c'était un commissaire britannique qui parlait au nom de la France.
Les auditeurs étaient surpris et heureux d'apprendre ces renseignements. Ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu engendrer l'accusation de M. Bouchard. Et ils se demandaient comment il était possible pour un ministre du gouvernement de dire, d'une part, que le Québec aimerait bien pouvoir devenir membre de l'Union européenne tout en prétendant, d'autre part, qu'il était essentiel que le Québec puisse négocier ses ententes commerciales.
M. David rapporte que «les péquistes répètent depuis des années que le véritable ambassadeur du Canada dans la capitale française n'est pas celui qui en porte officiellement le titre, mais le tout-puissant président du comité exécutif de Power Corporation, Paul Desmarais».
Cette assertion simplifie probablement leur pensée. Je n'ai aucun doute quant à l'importance de M. Desmarais au sein de certains milieux français. Mais prétendre qu'il peut manipuler la politique française à l'égard du Québec est une aberration.
À ma connaissance, le président François Mitterrand n'avait pas de rapports étroits avec M. Desmarais. Ayant été témoin des atrocités de la dernière guerre, il était convaincu qu'en Europe le nationalisme était néfaste. Sa pensée était plus nuancée à l'égard du Québec, mais il croyait que sa réussite était mieux assurée au sein du Canada.
La position du président Jacques Chirac a évolué au cours des années. Une fois au pouvoir, il s'est éloigné progressivement de la déclaration faite en janvier 1995. Ses nombreuses rencontres avec les dirigeants du gouvernement canadien et de celui du Québec l'avaient amené à conclure qu'il n'était pas dans l'intérêt du Québec de se séparer.
Le président Sarkozy est depuis longtemps un admirateur du fédéralisme canadien. M. Desmarais le conforte peut-être dans ses pensées à l'égard du Québec, mais toute position que le président pourrait prendre dépendra de son analyse des intérêts de la France. Il sera, j'en suis certain, un bon ami du Québec, mais pas nécessairement des péquistes que M. David a consultés.
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Jacques Roy, Ex-ambassadeur du Canada en France


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