Tirer la chaîne ou non

Pour un CQRT

Avec le mois de mai arrive également la saison télévisuelle printemps-été. L'écoute des chaînes spécialisées augmente en flèche, puisque les grands réseaux remisent leurs gros canons au congélateur.
Mais, depuis quelques années, Radio-Canada propose une véritable programmation printemps-été, distincte de la saison automne-hiver.
On retrouvera donc dans les prochaines semaines les ineffables Kiwis du matin, des jeux-questionnaires à ne plus savoir qu'en faire, un talk-show gentil et inoffensif tous les soirs (Bons baisers de France), trois séries américaines, bref rien pour se rouler à terre d'excitation. Heureusement que surnage l'excellente série historique Tout le monde en parlait. On regardera avec curiosité la version française de La Petite Mosquée dans la prairie en juin, qui avait tant fait jaser à CBC l'année dernière. Et l'on pourra voir une dizaine de grands documentaires fort prometteurs le dimanche soir à 20 h.
Pourquoi, d'ailleurs, les grands documentaires sont-ils habituellement relégués en fin de soirée pendant la saison ordinaire?
C'est une question que se posent sûrement les collaborateurs de la revue Argument. Ce périodique de débats sur la politique, la société et l'histoire, haut lieu de réflexion de quelques universitaires québécois, consacre son numéro du printemps à Radio-Canada, avec le titre suivant: Faut-il tirer la chaîne?
En éditorial, Marc Chevrier, professeur de sciences politiques à l'UQAM, décrit ainsi l'univers télévisuel actuel: «des pitreries, des fanfaronnades, des grossièretés, du culte du cru, du franglais "tabernacal", des fosses aux valeurs, du voyeurisme en direct, des "démissions" de variétés, des olympiades du slogan, des grands-messes sur le plateau, des intronisations du vécu, des foires aux opinions, des défilés d'ego, des petits massacres entre vedettes à claques [...] que les chaînes publiques, telles que Radio-Canada, au même titre que les privées, se piquent d'offrir à des spectateurs qui prétendument en redemandent».
La citation est un peu longue, mais elle fait son effet.
Cette chronique a déjà évoqué les critiques émises par plusieurs téléspectateurs envers Radio-Canada, que ce soit sur le site Internet du Devoir ou sur différents blogues des autres médias. Ce numéro d'Argument, lui, témoigne de la déception (le mot est faible) des intellectuels envers une entreprise publique qui fut un fleuron de la culture québécoise, et qui serait censé l'être encore.
Les collaborateurs y tracent le portrait d'une entreprise qui, selon eux, a vendu son âme à la religion des cotes d'écoute, où le divertissement et l'obsession du rirent règnent en maîtres, où la vulgarité et la facilité sont encouragées, où la réflexion la moindrement structurée est évacuée au profit de l'émotion brute, où le discours savant et intellectuel est traité comme une maladie honteuse, et où, d'un point de vue politique, triomphe la canadianisation des ondes.
Avant de les accuser de sombrer dans le «Radio-Canada bashing», on prendra note que certains d'entre eux avouent un certain malaise à critiquer ainsi Radio-Canada. Comme l'écrit le rédacteur en chef de la revue, François Charbonneau, «aussi mauvais que soient de plus en plus souvent ses choix de programmation en télévision, ils sont rarement (mais ça arrive!) aussi abrutissants que ceux présentés sur les deux autres chaînes généralistes francophones du Québec».
Évidemment, ce n'est pas Radio-Canada qui a consacré 25 minutes dans un bulletin de nouvelles la semaine dernière (montre en main, je le jure) à la capture du lionceau égaré à Maniwaki. C'est LCN.
Mais on pourrait résumer le propos d'Argument ainsi: Radio-Canada fait mieux que les autres, mais ne fait pas ce que l'on devrait s'attendre d'elle.
De façon générale, il est toujours de bon ton de critiquer les intellectuels qui critiquent la télévision. On sait bien, «ils méprisent le peuple et ne s'intéressent pas à ce qui intéresse le vrai monde».
C'est le genre d'argument, empreint d'un faux populisme, que je ne suis plus capable d'entendre. D'abord, les intellectuels sont «du vrai monde» aussi (pour autant que le concept de vrai monde veuille dire quelque chose, ce qui reste à prouver), et ils payent les mêmes impôts que les autres pour financer Radio-Canada.
Ensuite, à une certaine époque, Radio-Canada était un lieu où se retrouvaient aussi les chercheurs, les penseurs, les intellectuels et les grands créateurs, et son succès était justement de mieux rendre accessible à l'ensemble de la population les grandes oeuvres, les créations les plus novatrices, les recherches les plus originales. Le fossé entre le milieu intellectuel et Radio-Canada semble se creuser d'une année à l'autre, et c'est un phénomène dont on parle très peu.
Enfin, on rappellera que les critiques à l'encontre de Radio-Canada viennent également de citoyens de tous les milieux, qui ne sont ni universitaires ni grands acteurs culturels, excédés eux aussi par les scènes de cul dans les séries dramatiques, par les sacres dans les talk-shows, par les propos lénifiants et les «plogues» promotionnelles dans les émissions de variétés, et qui ne comprennent toujours pas ce que le Gala des Olivier peut bien faire sur les ondes de la télévision publique la semaine prochaine.


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