Stephen Harper et la négation de la nation québécoise

Jean-François Caron, Doctorant en science politique à l'Université Laval

Élections 2006

La récente ouverture manifestée par le Parti conservateur de Stephen Harper à l'égard du Québec en a réjoui plusieurs, qui ont vu chez lui un clone de Brian Mulroney. De prime abord, il est clair que les engagements conservateurs détonnent par rapport à ce à quoi les libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin nous ont habitués depuis 1993.
En effet, dans son allocution prononcée à Québec un peu avant Noël, Stephen Harper a présenté sa vision d'un «fédéralisme d'ouverture» qui comprend, notamment, une reconnaissance des responsabilités culturelles et institutionnelles propres au gouvernement du Québec, la possibilité pour le Québec de participer aux institutions internationales comme l'UNESCO, un encadrement du pouvoir fédéral de dépenser et une attitude d'ouverture à l'idée de discussions générales visant à renforcer la fédération canadienne et à intégrer le Québec dans la famille constitutionnelle quand les circonstances seront favorables.
Il va sans dire qu'il s'agit d'engagements fort sérieux qui semblent avoir convaincu plusieurs Québécois d'accorder une chance aux conservateurs lors du scrutin du 23 janvier prochain.
S'agit-il des premières salves d'une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles visant à réintégrer le Québec dans la grande famille canadienne «dans l'honneur et l'enthousiasme» ou s'agit-il plutôt d'une prise de position électoraliste qui sent la mauvaise foi à plein nez ? Compte tenu des déclarations et prises de position antérieures de Stephen Harper, force est de constater que la seconde option semble davantage crédible que la première.
Des discours à relire
Tout d'abord, mentionnons un événement survenu le 29 octobre 2003 et qui demeure bien obscur pour une grande partie de la population, malgré l'impact médiatique que celui-ci avait eu à l'époque. La Chambre des communes avait alors été saisie d'une motion visant à reconnaître l'existence de la nation québécoise. À l'époque, tous les députés conservateurs et alliancistes présents (à l'exception de Joe Clark et d'un seul député allianciste) s'étaient prononcés contre cette motion, tout comme la totalité du caucus libéral. Or il convient d'admettre qu'un véritable «fédéralisme d'ouverture» à l'égard de la nation québécoise doit passer par la reconnaissance de cette nation.
Nous sommes donc bien loin de la volonté d'ouverture manifestée par Brian Mulroney. Au contraire, il y a bien longtemps que Stephen Harper ainsi que le courant conservateur de l'Ouest qui a donné naissance au Reform Party et à l'Alliance canadienne partagent une vision trudeauiste du Canada, qui repose sur l'idée de l'égalité fondamentale des provinces, d'un rôle central du gouvernement fédéral dans la vie des Canadiens et, par voie de conséquence, de la négation d'un quelconque statut différent pour le Québec.
À cet égard, deux discours prononcés par Stephen Harper en 1996 illustrent à quel point le chef conservateur était fidèle à la pensée de Trudeau.
Ainsi, le 24 octobre 1996, M. Harper justifiait la position de son parti qui avait refusé d'appuyer, en décembre 1995, la désormais célèbre motion sur la «société distincte» qui a depuis longtemps démontré son caractère purement cosmétique. Il déclarait donc devant la Chambre «[qu'on] a également fait mention de la motion sur la société distincte, à laquelle mon parti s'est opposé et continuera de s'opposer. Nous continuons de croire que, pour régler le problème, les prétendus fédéralistes québécois n'ont pas à répéter les allégations des séparatistes selon lesquelles le français est menacé au Québec, ce qui est faux, et a besoin d'une protection spéciale. Nous avons souvent affirmé que des mesures peuvent être prises pour améliorer notre fédération, mais la solution ne consiste pas à insérer des slogans séparatistes dans notre Constitution. Les séparatistes eux-mêmes reconnaissent que les vraies sociétés distinctes du monde ont des sièges aux Nations unies. Le Québec est une province du Canada. C'est un rôle important, et on ne doit pas changer le nom de cela».
De plus, le 16 mai de la même année, Stephen Harper déclarait au sujet du nationalisme québécois qu'il s'agissait «d'un mouvement nationaliste ethnique qui cherche à obtenir un mandat nationaliste ethnique».
À la lumière de ces déclarations et des récents engagements conservateurs à l'égard du Québec, nous ne pouvons en venir qu'à la conclusion suivante : Stephen Harper est désormais prêt à faire des concessions avec une nation ethnique, intolérante et fermée à la diversité ethnoculturelle, ce qui aura pour conséquence de mener à l'éclatement du Canada !
Opportunisme
Plus sérieusement, force est d'admettre que la surprenante ouverture de Stephen Harper à l'égard de la nation québécoise est en rupture de ban avec la culture politique canadienne-anglaise. En effet, à l'occasion du dixième anniversaire du référendum de Charlottetown de 1992, un sondage publié par la firme Environics / Focus Canada et l'Association d'études canadiennes démontrait que plus de 60 % des Canadiens voyaient le Canada dans une perspective similaire à celle de Trudeau alors que seulement 20 % de la population concevait plutôt le pays comme étant une fédération formée des nations canadienne-anglaise et québécoise ainsi que des peuples autochtones.
La récente conversion de Stephen Harper a de quoi nous laisser perplexes, plus particulièrement dans la mesure où celui-ci est considéré comme étant un idéologue dont la force des idées est inversement proportionnelle à son charisme. En ce sens, une volte-face aussi draconienne sur une question aussi fondamentale que la conception du Canada et de son identité nationale par un homme qui accorde une si grande importance aux idées sent l'opportunisme politique à plein nez.
Depuis longtemps, Stephen Harper a eu l'occasion d'afficher ses vraies couleurs, et si le passé est garant de l'avenir, bien nombreux seront les désabusés advenant une victoire de Stephen Harper.


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