Sortir de la logique des maîtres-chanteurs

Chronique de Robert Laplante


Ça y est, c'est à peu près réglé, il n'y aura pas d'élection cet automne. La crise forestière a fermé la fenêtre. Les libéraux vont sévir jusqu'à l'extrême limite de leur mandat. D'ici là, notre Premier sous-ministre va jouer les capitaines d'opérette pour tenter de donner un cap à la province qui s'en va à vau-l'eau. Avec la crise forestière, nous avons un bon aperçu de ce que signifiera "s'occuper des dégâts". Il y en a déjà beaucoup et ce n'est pas terminé. C'est Guy Chevrette lui-même qui nous le promet avec l'élégance et l'empathie de rançonneur qu'il affiche sur tous les écrans.
Le ministre Corbeil s'est fait tasser dans la fardoche, c'est son collègue Bachand et le bureau du Premier sous-ministre qui vont s'occuper des "vraies affaires". Et c'est plutôt bien parti, il faut le reconnaître, à l'effort qu'ils ont mis tous deux pour faire semblant de ne pas croire aux immenses manœuvres d'intimidation en cours. Il y avait des décisions « de bussiness » à prendre, nous dit le ministre Bachand, prenant la peine d'utiliser le mot anglais pour faire plus sérieux, plus crédible.
L'indicible médiocrité médiatique nous aura donc une fois de plus rendu opaque ce qui devrait être clair. Et ainsi nous avons eu droit à la reprise en chœur du discours de l'industrie, un discours qu'on nous a servi sur tous les tons et en amplifiant, si tant est que cela soit possible, toutes les énormités qu'il véhicule. Les bonimenteurs s'en sont donné à cœur joie pour nous servir les poncifs de la rhétorique économique. Et c'est ainsi qu'on a lu et entendu partout que notre bois est « le plus cher du monde » sans que personne ne déshabille cette prétention effrontée. C'est ainsi qu'on a gobé cette autre énormité quant à la direction à prendre pour sortir de la crise : il y aurait tout simplement trop d'usines pour la quantité de bois, sans que personne ne prenne la peine de s'inquiéter pour un modèle industriel vétuste et mal adapté. On a même entendu des têtes enflées répéter une fausseté (cette niaiserie prétendant qu'il y aurait une scierie par village chez les protestataires) pour mieux reprocher aux gens des régions forestières de ne pas être suffisamment mobiles, manière de laisser entendre que nous avons aussi trop de villages dans ces coins-là.
Malgré quelques généralités sur la fameuse deuxième transformation - une ritournelle qu'on nous sert depuis cinquante ans - on s'est vite empressé de revenir aux positions de base. On nous a joué le thème du sauvetage global de l'industrie à qui le gouvernement devrait donner de la souplesse pour qu'elle se réorganise et se concentre davantage. La souplesse, bien sûr, c'est celle de pouvoir déplacer le bois d'une région à l'autre pour l'envoyer là où telle ou telle compagnie juge son usine plus rentable et mieux située pour optimiser son approvisionnement en copeaux. Cette souplesse voudrait déplacer l'approvisionnement tout en obtenant compensation pour le prix du bois qui est de plus en plus éloigné des lieux de transformation ! On l'aura compris, les pragmatiques tiennent à leurs façons de faire, celles qui valorisent ce modèle débile et anti-économique qui consiste à ordonner toute notre structure industrielle autour d'un duo copeaux-2X4 qui sert d'abord à garantir l'approvisionnement des papetières plutôt qu'à soutenir le développement d'une industrie du sciage complète et diversifiée.
Il faut le reconnaître, c'est un beau succès de propagande. On peut lire et entendre partout que la rationalisation est inévitable, que les consolidations sont nécessaires et qu'il est donc dommage que tout cela fasse des dégâts chez les travailleurs et saccage les économies locales et régionales. Tout cela ne serait donc qu'une fatalité de plus. Il suffira que le gouvernement s'occupe des éclopés, qu'il « soulage » l'industrie de quelques centaines de millions supplémentaires et un jour l'industrie forestière sortira grandie de cette épreuve...
Les remèdes seraient connus et simples : il suffirait de faire plus encore de ce que nous faisons déjà. Il faudrait pousser d'un cran le modèle et tout cela redonnera de l'élan à l'industrie. Même si ses ténors ont le mot structurel à la bouche à toutes les deux phrases, l'industrie ne veut surtout pas d'une réponse structurelle. Elle ne veut pas qu'on remette en cause la structure fondamentale de son cadre d'exercice et de ses conditions d'exploitation de la forêt. Le gouvernement non plus. (Le PQ, fidèle à lui-même, est toujours aussi évanescent.) Tout ce beau monde s'entend pour ne pas ouvrir le vrai chantier, celui d'une réforme radicale de tout notre mode d'exploitation forestière.
Le débat public se façonne donc sur une idée folle : ce sont les plans d'affaires de la grande industrie qui vont décider du sort de populations entières, qui vont déterminer les possibles du développement local pour des centaines de villes et villages. Et tout cela sans que l'on questionne les choix qui sont à l'origine des politiques d'utilisation d'un bien collectif, la forêt du Québec.
Il y a derrière les pseudos solutions qu'on nous dresse des évidences qui ne devraient pas rester inquestionnées. Ce que le gouvernement s'apprête à donner à l'industrie forestière, c'est une main-mise encore plus forte sur le sort des régions. L'aide qu'on accordera aux populations et aux travailleurs n'y tient lieu que de mesure de mitigation. Pour l'essentiel, les choix forestiers qu'on va confirmer dans le plan de sauvetage ne vont servir qu'à gagner du temps, à temporiser pour aménager, pour les régions, une agonie programmée tout en laissant jouer à fond de train une logique de concentration de la propriété qui, à terme, laissera la forêt aux mains d'un cartel étranger.
Cela serait évitable. D'autres solutions existent. Un peu partout sur le territoire, des groupes de citoyens et d'industriels - surtout des entrepreneurs locaux et indépendants, il faut le souligner - les élaborent avec rigueur et inventivité. Il faut les appuyer. Il en va du sort de populations entières, il en va de notre cohésion nationale et de l'avenir de notre forêt. Il faut refuser le discours de crise qu'on nous sert sans pour autant nier les effets dévastateurs de la contre-performance de l'ensemble de cette industrie. Il faut surtout avoir la lucidité de reconnaître que c'est sa propre médiocrité qui l'a rendue si vulnérable aux contre-coups du marché. Ce modèle industriel est dépassé, il sert mal la gestion de la forêt, il déstructure les économies régionales et il ne favorise pas bien notre positionnement économique dans les marchés. Il faut forcer le débat et viser à une réforme d'ensemble de toute la politique forestière.
Il serait totalement stupide et irresponsable de consacrer encore des centaines de millions pour continuer une façon de faire qui nous a conduits au milieu d'un tel marasme. Il n'est pas mauvais de rappeler qu'au début des années 80, des centaines de millions ont été consacrés à un programme de modernisation alors jugé nécessaire pour préserver les emplois et pour sortir (encore) d'une crise que l'industrie avait été incapable d'affronter. Toutes ces sommes ont été versées sans que cela, pourtant, ne lui permette de s'outiller et s'organiser pour faire face à l'évolution. Tout cela n'aura servi qu'à nous amener au résultat que nous connaissons aujourd'hui et en engraissant au passage dirigeants et actionnaires qui vivent bien loin des villages que leurs choix condamnent. Avant de faire encore un chèque, il faudrait se demander si cela nous alors bien servi de céder au chantage à l'emploi.
Le Québec peut se donner une industrie forestière florissante. Il a un patrimoine forestier d'une valeur inestimable et qui l'autorise amplement à penser pouvoir tirer une plus grande prospérité d'une exploitation durable de son potentiel. Il lui faut pour cela faire face à cette crise en refusant de se penser dans la logique des maîtres-chanteurs. Il faut un programme de relance forestière, c'est une nécessité. Mais ce programme doit donner aux populations les moyens de vivre de la forêt et non pas de dépendre des compagnies.
Les mois qui viennent vont être déterminants. Les intérêts en jeu sont immenses. Le modèle de développement qui est en cause va bien au-delà de la récession sectorielle qui affecte l'industrie. Ce qui se joue derrière la crise forestière, c'est le choix ou le refus du développement dépendant. Pour les villages. Pour les régions. Pour le Québec.

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Robert Laplante150 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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