Commission sur les pratiques d'accommodement

Se recentrer sur la place de la religion dans l'espace public

Le public de toutes les couches sociales a déjà largement manifesté son appui à l'idée d'un Québec laïque et doit être entendu

Laïcité - Débat québécois


On ne compte plus les interventions malhabiles des deux coprésidents de la Commission sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, Gérard Bouchard et Charles Taylor, qui, depuis leur nomination, ont sans cesse livré leurs analyses sur la culture, la religion, l'immigration, le multiculturalisme et la laïcité alors qu'ils sont censés être à l'écoute de la population.

Au-delà des maladresses, leurs propos sont très révélateurs des aboutissements de cette commission. Le dernier commentaire inattendu est venu de Gérard Bouchard, à la clôture du premier forum citoyen consacré aux jeunes: l'acceptation des accommodements religieux de la part des jeunes rejoint tellement ses convictions qu'il a déclaré qu'il doutait de la pertinence de sa commission. C'était à la blague, bien sûr. Tout comme c'était à la blague qu'il a déclaré que son volume, La culture québécoise est-elle en crise?, pourrait constituer le premier chapitre du futur rapport de sa commission ([Voir, le 29 mars 2007->5679]).
Les déclarations récentes des deux coprésidents sur la laïcité et la Révolution tranquille n'avaient quant à [elles] rien d'une blague. Gérard Bouchard donnait du crédit aux propos de certains participants à des groupes-sondes (focus groups) qui déploraient que la Révolution tranquille nous ait privés de nos repères religieux alors que la religion est bien vivante dans les cultures des immigrants ([La Presse, le 18 août 2007->8273]).
Selon cette lecture, le problème des accommodements religieux n'origine pas du refus de la laïcité par certains groupes religieux mais du vide existentiel provoqué par l'abandon de la religion. Accréditer une telle vision des choses, qui a pour effet de freiner la laïcisation en cours et qui fait fi des repères humanistes forts développés collectivement depuis les années 60 (pensons à l'égalité pour tous, par exemple), apparaît tout simplement renversant et surréaliste de la part d'un sociologue et d'un philosophe.
Laïcité occultée
Cette vision tronquée de la laïcité transparaît également dans le document de consultation de la commission. Au chapitre traitant de ce thème, on nous apprend qu'il existe au Québec 11 religions comptant 30 000 adhérents ou plus et que les catholiques forment près des quatre cinquièmes de la population. La pluralité sur ce plan se limite donc à une diversité de groupes religieux.
Pourtant, précisément 413 185 Québécois se sont déclarés sans appartenance religieuse au recensement de 2001, une réalité dont le document ne tient pas compte. Ces personnes sans religion, qui s'en portent bien, sont plus nombreuses que les musulmans, les juifs, les sikhs, les bouddhistes et les hindous réunis. Elles sont plus nombreuses que les chrétiens orthodoxes et plus nombreuses encore que toutes les Églises protestantes rassemblées! C'est en fait le deuxième groupe en importance au Québec.
L'occultation de cette réalité y est sans doute pour quelque chose dans cette autre déclaration de Charles Taylor qui réduit les opposants aux accommodements religieux à une «très faible minorité d'athées radicaux et d'assimilationnistes» ([The Gazette, le 22 août 2007->8374]). Peut-être était-ce une autre blague d'un pince-sans-rire.
Charles Taylor est bien connu pour ses convictions en matière de multiculturalisme communautarien opposé à la vision républicaine de la société. Ses écrits sur l'importance de la religion dans la société civile lui ont d'ailleurs valu le prix de la Fondation Templeton, dont le but est d'introduire du religieux dans la science en présentant les deux domaines comme étant de même valeur. Nous sommes ici en plein relativisme postmoderniste.
Le document de consultation présente une vision binaire simpliste de la laïcité: il y a la bonne, c'est-à-dire la «laïcité ouverte, qui admet certaines manifestations du religieux», et la mauvaise, la «laïcité radicale, qui bannit toute manifestation de la religion dans les institutions publiques». Il y a aussi le bon multiculturalisme, «axé sur la promotion de la diversité ethnique», et le mauvais, le «multiculturalisme radical, synonyme de ghettoïsation».
Parions que le rapport final proposera un multiculturalisme respectueux de la diversité et sachant s'accommoder d'une laïcité ouverte.
Cette orientation est déjà celle défendue par au moins 12 des 15 personnes que les deux coprésidents ont nommées à leur comité d'experts-conseils et qui ont toutes affiché des positions favorables à une plus grande ouverture aux accommodements religieux. L'une d'elles est réputée pour ses nombreuses interventions antilaïques. Il émane de ce comité une aura de pensée unique à l'image des colloques universitaires organisés sur les accommodements religieux. Il n'y a pas que le premier chapitre du rapport qui soit écrit: la voie est toute tracée.
Au public de se faire entendre
Pour que cette commission sauve le peu de crédibilité qu'il lui reste, il faudra que le public -- que ce soit les téléspectateurs de TVA et de TQS ou les lecteurs des oeuvres de Gérard Bouchard et de Charles Taylor -- remette lui-même les pendules à l'heure en concentrant le débat sur la seule raison d'être de la commission, c'est-à-dire la place de la religion dans l'espace public. Le public de toutes les couches sociales a déjà largement manifesté son appui à l'idée d'un Québec laïque et doit être entendu.
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Daniel Baril, Journaliste, anthropologue et militant laïque

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Anthropologue de formation, ex-rédacteur à l’hebdomadaire Forum de l’Université de Montréal, administrateur au Mouvement laïque québécois et à l’Association humaniste du Québec.

Auteur de Aux sources de l’anthropomorphisme et de l’idée de Dieu et codirecteur des ouvrages collectifs Heureux sans Dieu et Pour une reconnaissance de la laïcité au Québec.





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