Retour sur les tests sadiques de la CIA

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La CIA a testé des électrochocs sur des Québécois des années quarante aux années soixante


La fille d’un Montréalais qui a été le patient involontaire d’un programme secret de la CIA veut intenter une action collective au nom des centaines de patients qui ont subi ces expériences après la Deuxième Guerre mondiale.


« Les patients ont perdu leur mémoire pour le reste de leur vie, ils ont dû réapprendre les fonctions humaines les plus basiques, comme être entraînés à utiliser une toilette », peut-on lire dans le document de cour déposé cette semaine.


Les Montreal Experiments font partie d’un pan peu reluisant et peu connu de la métropole. De 1948 à 1964, les gouvernements américains et canadiens ont financé des expériences dans le but de trouver un moyen de contrôler le cerveau humain.


« Il s’agit d’expériences les plus immorales, inhumaines et dévastatrices ; la seule comparaison possible est la torture médicale qu’ont menée les nazis dans les camps de concentration », peut-on lire dans la poursuite civile.






Ces expériences se déroulaient sous l’autorité du Dr Donald Ewen Cameron à l’hôpital Royal Victoria ou à l’institut Allan Memorial, affilié au Centre universitaire McGill.


Méthodes brutales


Sauf que les méthodes étaient brutales. Les patients, en majorité des femmes, se faisaient injecter du LSD, un puissant psychotrope. Les décharges électriques étaient fréquentes, tout comme la privation des sens. Des patients pouvaient être plongés dans le coma pendant des mois.


Le but était d’anéantir la personnalité du patient afin de lui en créer une nouvelle.


« Dit simplement, ces expériences étaient une forme de torture psychologique infligée à des centaines de patients ne se doutant de rien, et qui ont mené à des dommages qui ont perduré toute leur vie », peut-on lire dans le document de cour.


La femme qui prête son nom à l’action collective est une Montréalaise dont le père a été l’un des « patients » victimes des expériences de la CIA.


Julie Tanny explique dans la poursuite que son père Charles s’est fait extraire une dent en 1950. Six ans plus tard, il était admis à l’hôpital en raison de douleurs. Et c’est à ce moment qu’il est devenu à son insu le sujet de ces expériences.


Selon des notes médicales, il a été interné pendant près d’une année, durant laquelle il a subi ces « traitements ».


« Quand M. Tanny a reçu son congé, il n’était plus le même : il ne se souvenait plus qui il était, qu’il avait une famille et des enfants ni qu’il possédait un commerce », déplore-t-on.


Financement


Selon le document de cour, les gouvernements canadien et américain étaient au courant de ces expériences. Pire encore, ils ont financé les recherches, injectant 221 673 $ entre 1950 et 1964. En dollars d’aujourd’hui, cela équivaut à 2,3 millions $.


« À ce jour, ni le gouvernement canadien, ni la CIA, ni McGill, ni l’hôpital Royal Victoria ne se sont excusés formellement pour leur implication dans ces expériences », est-il déploré dans la poursuite.


Selon le cabinet d’avocat Consumer Law Group qui a déposé la demande d’action collective, tous ces groupes doivent payer pour avoir pris part aux expériences.


« Non seulement les Montreal Experiments n’avaient aucun mérite thérapeutique, mais elles ont en plus été menées en violation des standards médicaux du code de Nuremberg et de la Charte des Nations unies », peut-on lire.


Aucun montant n’est précisé dans la demande d’action collective, mais plusieurs poursuites civiles en Amérique du Nord dans les dernières décennies ont permis à des patients d’être dédommagés de quelques dizaines ou centaines de milliers de dollars.


À moins d’un règlement à l’amiable, la demande d’action collective sera prochainement présentée à un juge, qui devra décider s’il l’autorise ou non à aller de l’avant. Si le magistrat donne son accord, cela pourrait prendre plusieurs années avant qu’un jugement soit rendu.




► Extraits de la poursuite


« Les Montreal Experiments n’auraient jamais pu survenir, ou tout du moins elles n’auraient jamais pu s’étaler sur autant d’années sans le financement des gouvernements et l’accord de l’hôpital Royal Victoria et McGill. »


« Quand la lumière a été faite dans les années 70, les patients concernés n’arrivaient pas à assimiler l’information en raison des traitements subis qui ont mené à une perte de conscience et à leur incapacité à prendre des décisions. »


« Après avoir été soumis aux expériences, de nombreux patients ont perdu leur capacité à fonctionner en société, ils ont été détruits psychologiquement, leur cerveau était endommagé de façon permanente. »


« Ce qui est peut-être le plus choquant n’est pas que les expériences aient été menées, mais plutôt qu’elles aient reçu les autorisations nécessaires pour être menées. »


Le CUSM rejette toute responsabilité


Même si les expériences étaient menées au Centre universitaire de santé McGill au cours des années 50 et 60, le Centre rejette toute responsabilité juridique dans cette affaire.


« Les tribunaux ont déjà établi que l’hôpital Royal Victoria n’était pas juridiquement considéré comme l’employeur du Dr Cameron ; à l’époque, il exerçait sa profession de manière autonome et indépendante », a indiqué le CUSM.


Le CUSM a tenu à souligner que ce genre de recherches, qui font plutôt penser à des actes de torture, ne pourraient plus être menées.


« Depuis les années 60, les cadres éthiques et réglementaires ont considérablement évolué », peut-on lire dans un courriel transmis au Journal.


Le Centre explique suivre des directives éthiques strictes permettant ainsi la transparence et la protection de ceux qui participent aux recherches.


Dirigé par un éminent psychiatre


Les expériences ont été menées par le psychiatre écossais Donald Ewen Cameron, qui a aussi été le président de l’Association des psychiatres américains, et de celle au Canada.


« Le Dr Cameron a développé des méthodes de torture sur des centaines de patients, avec une technique qui permettait d’anéantir la volonté d’un être humain en le plongeant dans le coma, avec des électrochocs et des cocktails de médicaments », explique le document de cour.


Selon la poursuite civile, le Dr Cameron avait dénoncé les exactions commises par les médecins nazis durant la guerre, alors qu’il était ironiquement un fervent partisan du code de Nuremberg, qui balise les limites à ne pas franchir lors des expériences sur les êtres humains.


Un de ses « succès » a été de « guérir » un schizophrène, même si le patient a complètement perdu la mémoire.


« De nombreux patients du Dr Cameron sont devenus amnésiques, ils ont perdu tous les souvenirs de leur vie », est-il indiqué dans la poursuite.


Pour contrer les communistes


Le Montreal Experiments était un programme de la très puissante CIA américaine, lié au projet MK-Ultra, dont le but était de développer un moyen de contrôler le cerveau d’un individu.


« MK-Ultra a initialement été lancé afin de contrer les avancées soviétiques, chinoises et communistes dans le domaine du lavage de cerveau et des techniques d’interrogatoires, peut-on lire dans la demande d’action collective. Pendant la guerre froide, la CIA avait comme obsession de trouver des méthodes de contre-espionnage. »


Les recherches étaient axées sur le développement de produits chimiques, biologiques et radioactifs, afin qu’ils soient utilisés lors d’opérations clandestines.


« Les responsables du programme ont conduit de nombreuses activités illégales, dont l’utilisation de cobayes canadiens et américains, indique le document. MK-Ultra a utilisé de nombreuses méthodes pour manipuler l’état mental des sujets et altérer leurs fonctions cérébrales. »


En 1973, le directeur de la CIA a ordonné la destruction des documents concernant le programme. Mais des milliers de pages mal classées ont échappé à la vigilance de l’agence, ce qui a permis de découvrir que 86 institutions en Amérique du Nord ont pris part au programme.