Québec solidaire, la laïcité et la nouvelle gauche

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La « nouvelle gauche » québécoise défend les minorités ethno-religieuses contre la majorité canadienne-française


Il paraît bien loin, en écoutant les consultations sur le projet de loi 21, le temps où Québec solidaire (QS) appuyait l'interdiction des signes religieux pour certains employés de l'État. Pourtant, c'était il y a deux mois à peine. La conversion n'est pas inédite en politique, mais elle est à ce point remarquable, selon certains, qu'elle témoigne à la fois d'un changement de garde à QS et d'une transformation plus large de la gauche.




Ce n’est pas anodin : en rejetant toute interdiction des signes religieux, y compris celle du voile intégral, le parti ne tourne pas seulement le dos au compromis Bouchard-Taylor, mais à une large part de l’électorat francophone.


Les sondages semblent démontrer que la majorité s’oppose au port de signes religieux par les employés de l’État, y compris les enseignants.


À première vue, nous sommes loin du slogan « populaire » que s’était donné QS lors de la dernière campagne électorale.


De la majorité, à la diversité


Pourtant, entre francophones, anglophones, croyants ou athées, la « popularité » a plusieurs nuances. Tout dépend de votre vision du « peuple », et donc de votre public cible, rappelle l’historien Éric Bédard.


Depuis la Révolution tranquille, deux visions historiques du peuple québécois se sont opposées : celle de la « plèbe marginalisée » par le système économique et celle de la minorité francophone « marginalisée » dans le Canada.


Or, selon Éric Bédard, la gauche dominante au Québec a traditionnellement regroupé ces deux visions en une seule, en défendant les Québécois francophones et leur identité.


QS aurait rompu avec cette approche, en délaissant les francophones, qui aux yeux de plusieurs seraient devenus moins une minorité marginalisée qu’une majorité qui marginalise. Du même coup, le parti aurait recadré son discours en faveur des minorités ethnoculturelles.


De populaire à populiste


Le politologue Éric Montigny estime, quant à lui, que la nouvelle orientation du parti consacre la victoire de la « faction populiste » de QS, laquelle se formaliserait moins des aléas de l’opinion publique.


À son avis, le mouvement incarné notamment par Manon Massé et Catherine Dorion afficherait les trois comportements associés au populisme, qu’il soit de droite ou de gauche.


D’abord, une prétention « d’incarner le peuple » plutôt que de parler en son nom. Par exemple, lorsque Manon Massé évoque « la voix » que QS donne enfin « au peuple », ou quand elle affirme que son parti représente « le nouveau visage de la politique québécoise ».


Ensuite, toujours selon le politologue, QS afficherait une volonté de réformer le système en profondeur, comme lorsque le parti refuse de condamner la désobéissance civile ou menace de paralyser les travaux parlementaires s’il n’obtient pas gain de cause en environnement.


Enfin, Montigny note que QS a durci le ton à l’égard des médias, un autre signe de la tentation populiste. Si le parti est loin d’être le seul dont les relations sont parfois tumultueuses avec les journalistes, il s’est toutefois démarqué récemment, lorsque Catherine Dorion s’est attaquée de front aux radios privées, et à certains chroniqueurs.


L’exemple français


Cette transformation de la gauche n’est pas un phénomène proprement québécois. Partout en Occident, les mouvements dits progressistes se sont éloignés de leur électorat traditionnel, soit la classe ouvrière, tranquillement assimilée à la classe moyenne.


Déjà en 2011, un influent groupe de réflexion progressiste appelé Terra Nova recommandait au Parti socialiste français « une stratégie centrée sur les valeurs de son nouvel électorat » : les jeunes, les diplômés, les minorités, les femmes. Pour QS, nous pourrions inclure les environnementalistes, quitte à rayer les prolétaires francophones devenus trop réactionnaires.


Plusieurs, dont le député Gabriel Nadeau-Dubois, ont fait le lien entre la transformation socio-économique que propose QS et la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Éric Montigny croit que les deux partis ont un autre point en commun : cette prétention « populiste » d’incarner le peuple.


Au-delà de la laïcité


À l’opposé, la politologue Pascale Dufour explique le rejet de l’interdiction des signes religieux par un « cheminement de l’opinion » et par la conviction du parti que le projet de loi 21 contribue à la normalisation du discours d’extrême droite.


Elle n’observe pas de changement fondamental dans le discours solidaire. Bédard et Montigny estiment à l’inverse qu’il tranche radicalement avec celui de l’époque de Françoise David et Amir Khadir.


L’exemple de la laïcité est révélateur, mais d’autres viennent en tête pour illustrer cette rupture. Récemment, QS a été la seule formation à ne pas appuyer une motion sur l’intégrité territoriale du Québec au nom des droits autochtones. Il y a aussi la remise en question du code vestimentaire du Salon bleu, la commission sur le racisme systémique que seul QS n’a pas abandonné, ou le refus des élus solidaires de prêter serment à la reine en public.


Autant d’exemples qui semblent confirmer qu’une page d’histoire se tourne dans le mouvement progressiste et qu’une génération de gauche cède sa place à une autre, peut-être plus inspirée par le printemps érable que par la Révolution tranquille.