DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL

Quand le Québec profond s’enfonce

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Gracieuseté de Philippe Couillard et son dogmatisme néoconservateur

Philippe Couillard a promis de faire du Parti libéral du Québec le parti des régions. Un peu comme un gentleman-farmer, il a choisi de devenir le digne représentant du Québec profond, fixant ses pénates à Saint-Félicien. Mais le rouleau compresseur de l’austérité libérale, qui affecte les régions plus durement que les grandes villes, jure avec ce geste symbolique.

«Je vous ai compris », a déclaré Philippe Couillard en septembre dernier devant les membres de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), qui regroupe les plus petites villes du Québec.

On ne sait si c’est à escient que le premier ministre a repris les paroles que le général de Gaulle prononçait à Alger en 1958, une phrase d’une parfaite ambiguïté que les Pieds-Noirs et les Algériens musulmans ont interprétée alors de façon fort différente.

Pour le ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire, Pierre Moreau, ce sont les opposants aux coupes gouvernementales en région qui ne comprennent pas. Le maire de Gaspé, Daniel Côté, un des porte-parole de la coalition Touche pas à mes régions !, donne raison au ministre. « Peut-être qu’il pourrait nous expliquer c’est quoi, sa vision, parce qu’on n’est pas capables de comprendre la vision du gouvernement », livre-t-il un brin ironique. La stratégie de développement régional du gouvernement est devenue opaque, si tant est qu’il en ait une.

Coupes

En vertu du pacte fiscal provisoire signé à l’automne, Québec a réduit de 300 millions ses transferts aux municipalités, soit 10 % du total. Le budget de fonctionnement des centres locaux de développement (CLD) est réduit de 55 %, ou 40 millions, et les Conférences régionales des élus (CRE), une instance présente dans les 19 régions administratives, sont abolies, pour une économie de 40 millions également.

Les 87 municipalités régionales de comté (MRC) et les 14 villes qui en ont les compétences pourront décider d’intégrer les activités des CLD ou encore de garder la structure intacte, celle d’un organisme autonome doté de son propre conseil d’administration. Selon une compilation de l’Association des directeurs généraux des MRC du Québec, une majorité de MRC ont l’intention d’absorber les CLD. D’autres attendent de voir la suite des choses et l’adoption du projet de loi 28 qui met en oeuvre ce changement ainsi que d’autres mesures édictées par le ministre des Finances, Carlos Leitão. Quant aux plus grandes municipalités, comme Sherbrooke, Québec, Montréal ou Laval, elles sont déjà dotées d’organismes de développement économique, qui ne feront qu’une bouchée des CLD.

Une ville comme Québec, par exemple, qui verse déjà quelque 2,5 millions pour le fonctionnement du CLD, recevra la moitié de cette somme du gouvernement et intégrera sans difficulté l’organisme à ses activités de développement économique. On doute que la Ville ait à débourser quoi que ce soit pour maintenir le même service. C’est une autre paire de manches pour une MRC dans une région rurale, qui dispose de moyens limités : la coupe se fera sentir.

Pertes d’emplois

Les régions éloignées ressentent aussi avec plus d’acuité les compressions dans l’appareil gouvernemental. Rationaliser signifie souvent réduire les postes en région : en santé, ce sont les postes dans les agences régionales qui disparaissent ; en éducation, ce sont ceux des directions régionales. Le ministère de la Culture et des Communications, le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Services Québec rognent en région. De même, la réduction des budgets des CLD et l’abolition des CRE, si elles peuvent entraîner une réduction de l’offre de services, signifient aussi des pertes directes d’emplois. Et les bons emplois dans plusieurs régions sont des denrées rares.

Dans un communiqué diffusé mercredi, la FQM « déplore que l’ensemble des décisions prises rapidement par le gouvernement en 2014 et leurs impacts cumulatifs aient été peu ou pas mesurés. Plusieurs centaines d’emplois ont été perdus à la suite des coupures, notamment en développement économique ».

Son président, Richard Lehoux, craint un ralentissement de l’activité économique en région. « Ça soulève beaucoup de grogne », constate-t-il.

« On a beau dire que toutes les décisions ne touchent pas les municipalités, mais les citoyens se tournent spontanément vers les élus municipaux et leur demandent d’agir lorsqu’ils sont touchés », souligne Richard Lehoux.

« On paie plus cher que les autres le prix de l’austérité », affirme Daniel Côté, qui est aussi le président de la CRE de la Gaspésie–Îles-la-Madeleine. Pour lui, les CRE, grâce à la concertation qu’elles encourageaient à l’échelle de la région, contribuaient au développement économique. C’est la CRE de sa région qui a permis de sauvegarder le chemin de fer en Gaspésie, de déployer la fibre optique, d’assurer le transport collectif régional et de devenir partenaire d’un parc d’éoliennes, cite le maire de Gaspé.

Deux libéraux de la région, l’ancienne ministre Nathalie Normandeau et l’ancien député de Gaspé, Georges Mamelonet, ont vertement dénoncé le gouvernement Couillard. L’ancien ministre libéral Pierre Corbeil, maire de la ville de Val-d’Or et membre du conseil d’administration de la CRE de l’Abibiti-Témiscamingue, est critique des décisions du gouvernement.

De la petite bière

Pendant ce temps, les maires de Québec et de Montréal roucoulent puisqu’avec l’adoption du projet de loi 3 sur les régimes de retraite des municipalités, c’est près d’un milliard sur 15 ans que les deux villes pourront épargner. Alors, la réduction des transferts de 50 millions pour Montréal et de 20 millions pour Québec, c’est de la petite bière. Pour les petites municipalités, le déficit des régimes de retraite, si elles en offrent un à leurs employés, n’est pas un enjeu. La réduction des transferts, si.

En novembre, lors de la signature du pacte fiscal, Philippe Couillard a insisté sur le fait qu’il était transitoire. Son gouvernement tentera de se reprendre : Pierre Moreau doit négocier en 2015 un pacte fiscal pour les prochaines années. Le premier ministre fait miroiter la reconnaissance des municipalités comme gouvernements « de proximité » et de nouvelles sources de revenus, notamment les redevances sur les ressources naturelles. La manne risque d’être clairsemée, compte tenu de l’état de l’industrie forestière et du secteur minier.

Il y a un an, Fatima Houda-Pepin, au sujet de la charte de la laïcité, accusait Philippe Couillard de faire du Parti libéral du Québec un parti strictement montréalais. Piqué au vif, le chef libéral a voulu démontrer que ce n’était pas le cas. Il semble qu’il doive aujourd’hui démontrer aux élus des régions que son parti n’est pas que le parti des grands centres urbains.


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