Pommes francophones et oranges anglophones

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Une démonstration du caractère iréconciliable des «deux solitudes»





Réplique à La famille éclatée, de Michel David, Le Devoir, 27 janvier.



J'ai lu avec intérêt la chronique de M. David. Bien que j’aie apprécié son évocation de mon expérience à titre de journaliste et d’auteur au Québec, permettez-moi d’offrir certaines précisions.


 

Tout d’abord, je suis ravi qu’il ait soulevé la question de l’accès à l’école française au Yukon, cause actuellement devant la Cour suprême. Je suis intervenu pour appuyer la communauté francophone, comme je l’ai fait dans la cause de la Commission scolaire francophone de la Colombie-Britannique contre le gouvernement de cette province. Les commissaires aux langues officielles successifs sont intervenus dans des causes ayant contribué à l’existence des écoles françaises d’aujourd’hui, gérées par des commissions scolaires françaises, dans l’ensemble des provinces et des territoires. Ma prédécesseure, Dyane Adam, est également intervenue dans la cause Montfort pour préserver le seul hôpital d’enseignement de langue française à l’ouest du Québec, qui est maintenant la plaque tournante d’un réseau de santé francophone.


 

J’ai été un peu surpris du débat qu’a créé ma suggestion d’établir un organisme gouvernemental ayant la responsabilité de surveiller et d’évaluer les besoins de la communauté de langue anglaise du Québec. Il s’agit là d’une observation que je fais depuis plusieurs années et dont on a discuté publiquement après la publication d’une entrevue dans Le Devoir en 2012. Je n’ai pas changé d’avis depuis.


 

M. David affirme que je compare des pommes et des oranges. Bien entendu, si on compare les services disponibles pour unanglophone à Montréal à ceux qui sont disponibles pour un francophone à Regina, il est évident que la comparaison ne tient pas. On compte 600 000 anglophones à Montréal. La communauté a construit et maintenu un nombre considérable d’institutions importantes.


 

Cependant, l’anglophone qui quitte l’île de Montréal voit sa situation changer. Dans mes fonctions de commissaire aux langues officielles, j’ai visité des communautés anglophones en Gaspésie, en Basse-Côte-Nord, au Bas‑Saint‑Laurent, à Québec, dans les Cantons de l’Est, dans les Laurentides et en Outaouais. J’ai bien sûr visité aussi des communautés francophones dans toutes les provinces et tous les territoires.


 

D’un point de vue plus fondamental, j’entends depuis quelques jours que rien ne doit être fait pour améliorer la communication entre le gouvernement du Québec et les communautés de langue anglaise, sous prétexte que ces dernières ne sont pas autant en difficulté que les communautés francophones ailleurs au pays. J’ai du mal à accepter cet argument. Laissons de côté la question de comparaison ; comme dit le proverbe, toute comparaison est odieuse. Faisons des constats.


 

Les 300 000 anglophones à l’extérieur de Montréal, dispersés dans l’ensemble du Québec, font face à de grands défis qui sont, comme en témoigne la chronique de M. David, peu compris par la majorité francophone. Pourtant, comme l’a démontré l’Institut national de santé publique du Québec dans une étude publiée en 2012 sur la situation socio‑économique des anglophones, à très peu d’exceptions, c’est une population de personnes vieillissantes avec un taux de chômage et une incidence de pauvreté plus élevés. Les aînés anglophones en région ayant un besoin grandissant de services y ont de moins en moins accès.


 

Les écoles anglophones éprouvent une difficulté particulière : dans certaines régions, 50 % de leurs étudiants sont issus de familles exogames et parlent français à la maison. De plus, près de 20 % des « ayants droit » — ceux qui, en vertu de la Charte de la langue française, ont le droit de fréquenter l’école anglaise — étudient dans des écoles françaises parce que leurs parents veulent qu’ils soient capables de travailler en français au Québec.


 

M. David donne l’impression que j’aurais dû comprendre la nature particulière et privilégiée de la communauté anglophone après avoir passé une décennie au Québec. Il oublie que j’ai vécu sept ans à Québec, comme membre de la communauté anglophone, encore aujourd’hui une communauté très minoritaire. Cette expérience m’a sensibilisé davantage à la vie en milieu minoritaire. Je comprends particulièrement les joies et les défis des membres d’une petite communauté en proie à des difficultés qui sont parfois incomprises par la majorité.







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