PKP et le plan de Capitales Médias

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Fitzgibbon a forcé Desjardins à sauver Capitales Médias


La proposition de Pierre Karl Péladeau formulée dimanche dernier me laisse fort perplexe.


L’homme d’affaires demande à François Legault et à Pierre Fitzgibbon de reconsidérer son offre pour les journaux régionaux de Groupe Capitales Médias (GCM).


Selon lui, leur rentabilité passe par la synergie et le modèle de convergence de Québecor. Son entreprise, explique-t-il, permettrait à GCM de faire des économies de 18 millions en frais d’impression, loyers, réseau de distribution, informatique et administration.





PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE


Pierre Karl Péladeau





Fort bien. Sauf que dans le contexte de restructuration judiciaire de GCM, sa proposition arrive beaucoup trop tard.


 

À la mi-octobre, Pierre Karl Péladeau n’a pas déposé de lettre d’intention au syndic, ainsi que l’exigeait le processus. À la date limite du 7 novembre, il n’a pas fait d’offres pour acheter l’entreprise. Le 12 novembre, il n’a pas davantage saisi l’occasion de la prolongation des délais additionnels offerts par le syndic pour déposer une offre. Et le 20 novembre, il n’a pas contesté le plan présenté en Cour supérieure par la Coop des employés GCM.


Bref, pendant tout ce temps, PKP est resté les bras croisés. Pourquoi ? Mystère. Espérait-il une faillite pure et simple pour ramasser les restes de l’organisation ?


Je suis donc surpris qu’aujourd’hui, il puisse imaginer que le processus soit réversible. Après 30 ans de carrière et plus de 1000 dossiers de restructuration, le syndic responsable Christian Bourque, de PwC, n’a jamais vu une telle réversion d’un processus approuvé par le tribunal. Jamais.


Connaissant l’homme, je ne doute pas qu’il aurait trouvé des économies, mais comme le dit François Legault, la diversité de l’information sera bien mieux servie avec un groupe de presse indépendant qu’avec Québecor.


Desjardins et Sylvie Lalande


Cela dit, le montage financier de la Coop des employés GCM avance rondement, me dit Stéphan Morency, chef des investissements de Fondaction CSN. Desjardins s’implique sérieusement depuis sa volte-face du mercredi 27 novembre, dit M. Morency, qui planche sur le dossier depuis le début.


Désormais, non seulement Capital régional et coopératif Desjardins (CRCD) envisage-t-elle de mettre 2 millions, mais la Caisse d’économie solidaire Desjardins mijote aussi une injection d’un million de dollars.


Cette implication de Desjardins est délicate. Jusqu’à mercredi, le conseil d’administration de CRCD était présidé par Sylvie Lalande, qui est en même temps vice-présidente du conseil de Québecor. Cette double position a incité le ministre Pierre Fitzgibbon à affirmer la semaine dernière que Mme Lalande est en apparence de conflit d’intérêt.


Dans ce genre de situation, si le dossier de GCM avait dû être approuvé au conseil de CRCD alors que Mme Lalande en est la présidente, cette dernière aurait dû se retirer de la réunion, puisque Québecor est un concurrent direct. Elle n’aura finalement jamais à le faire, avec sa démission de mercredi, qu’elle motive par sa liberté à poursuivre M. Fitzgibbon devant les tribunaux.


Montage financier de 21 millions


Au total, en incluant Desjardins, le montage financier atteint 21 millions et l’argent proviendrait de diverses sources (crédit d’impôt, argent des employés, etc.). L’élément central serait les « quasi-capitaux » de Fondation CSN, du Fonds FTQ et de CRCD. Les trois partenaires mettraient chacun 2 millions de dollars.


Pourquoi central ? Parce que si jamais la rentabilité espérée de GCM dans deux ans tarde, il y aurait un nouvel appel de fonds, et seuls de tels partenaires aux reins solides auraient les moyens d’avancer l’argent.





PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE


Le montage financier de la Coop des employés GCM avance rondement.





Pour le moment, cette injection de 6 millions prendrait la forme de prêts non garantis (la loi constitutive des fonds fiscalisés les empêche de demander des garanties sur leurs injections de fonds). Les financiers n’exigeraient pas de remboursement d’intérêts ni de capital durant les deux ans de transformation qui serait nécessaire pour ramener la rentabilité, m’explique M. Morency. Une part de l’argent sera obligatoirement allouée à la transformation technologique.


Par la suite, un rendement serait exigé selon le niveau de rentabilité de l’organisation. À terme, les fonds fiscalisés misent sur un rendement annualisé de 10 à 12 % (1).


Optimiste, Stéphan Morency ? Plutôt. Trois raisons expliquent la perception positive de ce bachelier en finance, ex-employé de la firme comptable Deloitte.


D’abord, le plan d’affaires comprend un dégraissage important de la structure de coûts. Les salaires des cadres, les loyers et les frais de représentation seront fortement diminués. Quelque 15 % des 350 emplois seront supprimés et les financiers ne seront aucunement tenus de respecter un quelconque plancher d’emplois au terme des compressions.


Ensuite, le plan de conversion progressif des éditions papier vers le web payant est « vraiment conservateur », dit-il. Enfin, les employés embarquent à fond : 98 % ont appuyé le plan de relance de GCM, qui comprend une ponction de 5 % de leurs salaires et la fin des régimes de retraite à prestations déterminées.


Quand Stéphan Morency affirme que le plan est maintenant réaliste, il parle en connaissance de cause. L’ex-propriétaire de GCM, Martin Cauchon, avait demandé l’aide de Fondaction CSN avant que l’entreprise ne soit mise sous la protection de la Loi sur la faillite. L’aide avait toutefois été refusée, car la direction de GCM projetait de continuer à faire rouler la boîte comme dans le bon vieux temps, avec une structure de coûts élevés et des cadres supérieurs grassement payés.





PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE


Martin Cauchon





Ainsi, Martin Cauchon pouvait empocher 500 000 $ par année, notamment en dividendes, tandis que le PDG Claude Gagnon avait un salaire de quelque 500 000 $, selon trois sources.


Stéphan Morency ne comprend toujours pas pourquoi Desjardins avait soudainement fait faux bond, 24 heures avant que le plan ne soit présenté à la Cour supérieure, le 20 novembre. Ni pourquoi c’est Guy Cormier qui a pris la décision pour toutes les unités de Desjardins, nommément CRCD et la Caisse solidaire, alors qu’elles bénéficient habituellement de plus d’indépendance.


Aujourd’hui, peu importe, le plan vers la rentabilité lui apparaît crédible et il croit réaliste de ficeler le montage avant que GCM se présente devant le tribunal, dans deux semaines.


1. Habituellement, ces fonds fiscalisés font une injection de capitaux plutôt que des prêts, mais elle est impossible à faire dans une coopérative, d’où ces prêts, qui sont sans intérêt pendant un certain temps.