Ostracisé?

Dominique Foisy-Geoffroy

Coalition pour l’histoire


Bernard Amyot, dans un texte d'opinion publié le 18 septembre dans Le Devoir, entonne la complainte de l'«occultation» de la mémoire d'Adélard Godbout ([«Adélard Godbout, la mémoire occultée»->2001]). Au banc des accusés: les nationalistes et les historiens, coupables d'avoir enfoui la mémoire de ce premier ministre libéral. Ce genre de théorie du complot ne tient pas la route.

Dans une scène du documentaire qu'il a consacré à son grand-oncle, on voit Jacques Godbout montrer à une poignée d'historiens, au cours d'un cocktail, une photo d'Adélard. L'homme n'étant caractérisé par aucun trait physionomique particulier, les pauvres historiens sont bien embêtés et n'arrivent pas à identifier correctement le personnage. La thèse de l'occultation de la mémoire de Godbout par les historiens paraît donc confirmée par cette démonstration irréfutable. C'est bien amusant mais pas très sérieux comme démarche.
En réalité, Adélard Godbout n'est victime d'aucune occultation par les historiens. Une monographie lui a été consacrée ainsi que quelques articles traitant d'un aspect ou d'un autre de son gouvernement; les synthèses rendent compte, comme elles le doivent, de ses réformes les plus importantes. Adélard Godbout occupe grosso modo dans notre historiographie la place convenant à un premier ministre qui a lancé un certain nombre de réformes importantes mais dont l'action fut forcément limitée tant par la brièveté de son passage à la tête de la province (un seul mandat de cinq ans, de 1939 à 1944) que par des circonstances exceptionnelles : la Loi des mesures de guerre.
La production historiographique à son sujet est plutôt mince ? Elle se compare à la couverture dont bénéficient par exemple ses deux prédécesseurs, Lomer Gouin et Louis-Alexandre Taschereau, qui ont pourtant gouverné le Québec pendant une période beaucoup plus longue.
Amnésie généralisée

Adélard Godbout a été évacué de la mémoire collective par les nationalistes ? Ceux-ci, effectivement, n'ont pas été tendres à son endroit. Mais comment ont réagi, devant cet ostracisme, les libéraux, les critiques du nationalisme, qui auraient dû être les premiers à revendiquer son héritage ? Il se trouve que les «rouges» des années 50 cultivent volontairement l'amnésie et ne se reconnaissent pas de véritables maîtres au Canada français. On parcourra ainsi longtemps les pages de la revue Cité libre, par exemple, avant de trouver un éloge ou quelque marque de filiation avec les Jean-Charles Harvey, T.-D. Bouchard, Godfroy Langlois, Arthur Buies et autres vieux rouges de la tradition canadienne-française.
C'est même un de leurs adversaires idéologiques, François-Albert Angers, qui, dans le numéro de septembre 1957 de L'Action nationale, a rappelé à ces nouveaux libéraux qu'ils n'avaient pas tout inventé et qu'ils étaient héritiers d'une longue lignée ayant, quoique minoritaire, toujours eu ses partisans chez nous !
Non, si Adélard Godbout est victime de quelque chose, ce n'est pas d'un complot mais de la dévalorisation généralisée de tout le Québec d'avant la Révolution tranquille. Godbout, qu'on le veuille ou non, fait partie de la «Grande Noirceur», repoussoir et mythe fondateur du Québec moderne, forgé à l'occasion de très durs combats intellectuels par les polémistes des années 50 et 60, tant néonationalistes que critiques du nationalisme.
Cette conception de notre histoire a fait son chemin dans la mémoire collective. Elle a accouché d'une société honteuse de son propre passé et, par conséquent, amnésique. Les critiques du nationalisme des années 50 ont, avec d'autres, beaucoup contribué à convaincre les Québécois qu'«il ne se passait rien au Québec avant 1960». N'est-ce pas là, beaucoup plus que dans un prétendu complot, que réside au fond le problème de la mémoire de Godbout et de celle de toute une société ?
Dominique Foisy-Geoffroy
_ Historien


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