Orage ou ouragan?

"L'affaire Maxime Bernier"

Certes, Jean Charest est bien placé pour savoir comment Maxime Bernier peut se sentir. Quand lui-même avait dû quitter le cabinet Mulroney en 1990, il croyait sa carrière politique ruinée à jamais.
«Quand vous démissionnez du conseil des ministres, dans les heures qui suivent, le ministère appelle à votre bureau de comté, sur la colline parlementaire, pour récupérer les meubles. Sur le plan humain, c'est dur et humiliant», raconte-t-il dans son autobiographie parue en 1998.
La compassion du premier ministre doit néanmoins être assez limitée. Loger un appel téléphonique à un juge pour plaider la cause d'un athlète québécois exclu de l'équipe canadienne était une chose; oublier des documents confidentiels chez une petite amie aux antécédents douteux en est une autre. C'est toute la différence entre le zèle et la sottise.
En réalité, c'est peut-être avec Stephen Harper que M. Charest sympathise le plus. Soit, la nomination de ce bellâtre gaffeur aux Affaires étrangères ne dénotait sans doute pas un grand jugement, mais il sait d'expérience qu'il peut arriver à un premier ministre d'accorder sa confiance à des gens, parfois même à des amis personnels, qui ne la méritent pas. Il faut faire ce qu'on peut avec ceux qu'on a sous la main.
Cela dit, sympathiser ne signifie pas nécessairement être disposé à assumer les dommages collatéraux. Même si, selon les vérifications du ministère de la Sécurité publique, aucune irrégularité ne semble avoir été commise dans l'octroi d'un contrat pour la surveillance de détenus à une entreprise qui appartenait au père de l'ex-conjoint de Julie Couillard, personne n'aime être associé au pestiféré du jour.
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Le plus important est cependant l'effet que l'affaire Bernier-Couillard pourrait avoir sur le calendrier électoral fédéral et sur les calculs de M. Charest lui-même. S'agit-il d'un simple incident, dont il ne restera plus de traces à l'automne, ou d'un véritable tournant qui pourrait faire basculer l'opinion publique canadienne?
Il ne fait aucun doute qu'à la Chambre des communes, les partis d'opposition vont tout faire pour étirer les choses au maximum. Avec un cocktail aussi explosif de sexe, de politique et de crime organisé, les audiences du comité parlementaire seront assurément très courues.
Sauf dans sa Beauce natale, qui fait preuve de sa solidarité habituelle, M. Bernier a déjà été jugé et condamné. Moins pour avoir mis en péril la sécurité nationale que pour avoir démontré l'étendue de son incompétence. Il reste à savoir dans quelle mesure la crédibilité du premier ministre lui-même sera affectée. Beaucoup trop de questions demeurent encore sans réponses.
Les libéraux fédéraux semblent avoir flairé l'odeur du sang et, pour une fois, ce n'est pas celui de leur chef. Si les sondages placent toujours le PC et le PLC nez à nez, malgré l'ineptie de Stéphane Dion, c'est donc qu'une grande partie de l'électorat canadien demeure profondément réfractaire à Stephen Harper. Il ne manque peut-être qu'une goutte pour faire déborder le vase.
Même après son élection-surprise à la tête du PLC, plusieurs ont continué à voir comme une impossibilité quasi métaphysique que M. Dion puisse éventuellement devenir premier ministre du Canada, mais on ne sait jamais.
Là encore, M. Charest peut se prendre lui-même à témoin qu'on ne peut jurer de rien en politique. Alors qu'il était donné pour mort l'automne dernier, plus rien ne semble l'atteindre. Même s'il est manifestement hésitant sur les suites à donner au rapport de la commission Bouchard-Taylor, il peut légitimement espérer sortir indemne du dernier mois de session parlementaire à l'Assemblée nationale.
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À moins de fâcheux imprévus, l'automne s'annonce tout aussi intéressant pour M. Charest. Maintenant que le président Sarkozy a rectifié sa position sur les relations que la France entretient avec le Québec et le Canada, les célébrations du 400e anniversaire et le Sommet de la Francophonie, l'automne prochain, seront autant d'occasions de soigner son image de chef d'État.
Il y a toutefois un événement qui pourrait obscurcir l'horizon d'un coup: l'élection à Ottawa d'un gouvernement libéral dirigé par le père de la Loi sur la clarté, qui serait interprétée au Québec comme la fin du «fédéralisme d'ouverture» incarné par le gouvernement Harper.
Bien avant qu'André Boisclair ne commence à multiplier les bourdes, c'est l'arrivée des conservateurs qui a provoqué la chute du PQ et du Bloc québécois dans les sondages. Inversement, depuis 30 ans, le retour des libéraux fédéraux a toujours été le prélude à un nouveau stage dans l'opposition pour le PLQ.
M. Charest répète à qui veut l'entendre qu'il ne voit aucune raison de tenir des élections en 2008 ou même en 2009. Si la démission de M. Bernier provoquait un mouvement d'opinion susceptible d'amener M. Dion à la conclusion que le temps est venu de renverser le gouvernement Harper, M. Charest pourrait lui-même commencer à s'interroger sur l'utilité de poursuivre une «cohabitation» dont il vante les vertus presque quotidiennement depuis des mois. Il vaut souvent mieux prévenir que tenter de guérir quand le mal est fait.
M. Charest a vécu l'époque où le gouvernement Mulroney perdait presque un ministre par mois. «Il était difficile pour nous de distinguer un orage passager d'un véritable ouragan, et de savoir si un incident qui faisait les manchettes dans les médias allait avoir des conséquences à long terme ou à court terme», explique-t-il dans son autobiographie. Encore aujourd'hui, toute la question est là.
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mdavid@ledevoir.com


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