Malade

Commission Castonguay

Les pays riches qui ont mal à leur système de santé sont nombreux, mais aucun n'en a un aussi malade que les États-Unis. Ces derniers le savent bien et n'ont pas attendu Michael Moore pour s'en inquiéter. Reste à trouver un moyen pour le soigner.
Le «nouveau film explosif du réalisateur gagnant d'un Oscar» a fait son entrée en salle vendredi. Michael Moore y traite à sa manière des vicissitudes du système de santé américain. Sicko (Malade en version française) raconte le drame de malades victimes de compagnies d'assurance sans scrupule. Il décrit l'influence politique et financière considérable des défenseurs du statu quo. On y apprend aussi des choses plus étonnantes, notamment que la période d'attente dans les urgences canadiennes n'est que de 20 minutes ou que la meilleure chose qui puisse arriver à un Américain est de pouvoir aller se faire soigner à Cuba.
Devant un tel tableau, on se dit qu'on serait bien mal venu de se plaindre des failles du système de santé québécois. On se dit aussi que c'est quand même une chance qu'il existe des gens comme Michael Moore pour briser la loi du silence et démasquer, maladroitement peut-être, mais tout de même courageusement, la faillite du système de santé américain.
Le problème, c'est que notre chevalier blanc enfonce des portes grandes ouvertes depuis longtemps. Loin d'être seule dans le désert, sa voix vient s'ajouter, non pas seulement à celle des groupes de gauche et de la population ordinaire, mais aussi à celle d'un nombre impressionnant de petites et de grandes entreprises (gulp), de leaders de droite (gasp!) et même de l'administration Bush (ayoye!). «Le système de santé américain est en crise. Si rien n'est fait bientôt, il s'effondrera», déclarait cet hiver Michael Moo... non, pardon, Tommy Thompson, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux du président W. Tout le monde s'attend d'ailleurs à ce que la question soit au centre des élections présidentielles de l'an prochain.
Les grands contours économiques du problème sont bien connus. Les Américains consacrent à leur système de santé 15,3 % de leur richesse collective, soit presque deux fois plus que la moyenne des autres pays développés. En guise de comparaison, cette proportion est de 10,5 % du PIB en France, 9,9 % au Canada, 8,1 % au Royaume-Uni, 8 % au Japon et 5,6 % en Corée du Sud. Contrairement à tous ces systèmes qui assurent une couverture universelle, le système américain trouve en plus le moyen de laisser 46,6 millions de personnes, ou 15,9 % de la population, sans assurance.
Très fier d'être resté le seul pays développé à ne pas avoir succombé à la tentation interventionniste, l'État américain n'a même pas la consolation de dépenser moins que les autres. Le coût des programmes d'assurance-maladie pour les pauvres (Medicaid), les personnes âgées (Medicare), les anciens combattants et les employés du secteur public, ajouté à celui des subventions et déductions accordées aux régimes privés des entreprises, équivaut en effet à 60 % des coûts totaux de santé au pays. Dit autrement, les gouvernements américains dépensent aujourd'hui autant en santé (environ 9,2 % du PIB) que les gouvernements des «systèmes socialistes» canadien, britannique ou français.
Cette facture pourrait doubler au cours des 15 prochaines années en raison du vieillissement de la population, mais aussi parce que les entreprises ont de plus en plus de mal à rester compétitives dans l'économie mondiale tout en continuant à assumer la charge financière grandissante des régimes d'assurance de leurs employés et qu'elles cherchent par conséquent à s'en délester. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, 82 % des Américains étaient assurés par leurs employeurs. Cette proportion est aujourd'hui inférieure à 60 % et pourrait n'être bientôt que de 45 %.
Changements
Dans un tel contexte, on comprend, que les Américains veuillent changer leur système de santé. Les premiers projets remontent aussi loin qu'à Harry Truman. L'idée d'un système à la canadienne a été évoquée dès le début des années 70. Tous ces grands projets de réforme se sont jusqu'à présent heurtés au mur des puissants lobbies de l'industrie de l'assurance et de la santé, ainsi qu'à la crainte des Américains que l'État joue un rôle trop important.
Toutefois, les failles du système américain sont devenues aujourd'hui tellement grandes que des États américains ont commencé à prendre des initiatives. Le Massachusetts et la Californie ont commencé à introduire des réformes obligeant chaque personne à avoir une assurance privée ou collective, tout en offrant d'en assumer une partie des coûts. La Californie, la Pennsylvanie et le Maryland tentent d'obliger les entreprises à verser au moins l'équivalent de 3 % à 8 % de leur masse salariale dans des programmes d'assurance-maladie publics ou privés.
De nombreuses entreprises, telles que Wal-Mart, Intel, AT&T, General Mills et les grandes chaînes de supermarchés, ont formé des coalitions avec des syndicats pour réclamer des réformes en profondeur. Certaines proposent notamment un plus grand recours aux médicaments génériques, moins coûteux, l'ouverture de cliniques dans les centres commerciaux et l'attribution d'un dossier médical informatisé unique à chaque patient. Elles militent toutes pour l'établissement d'un système universel financé par les individus, les entreprises et les gouvernements. Un système tourné vers la prévention et inspiré par la logique de marché dans lequel les patients seraient encouragés à agir en consommateurs éclairés, sensibles aux prix des soins.
La droite américaine, le président Bush en tête, aime beaucoup cette idée d'utilisateurs-payeurs à qui le gouvernement viendrait directement en aide à travers des subventions et des crédits d'impôt, eux-mêmes financés à partir d'un fonds auquel contribueraient les individus, les entreprises et l'État. De nombreux experts doutent toutefois que les citoyens non seulement aient envie de choisir, chacun de leur côté, les professionnels et les modes d'organisations les mieux à même de les soigner, mais aussi qu'ils aient la compétence nécessaire pour le faire.
À gauche, on souhaite que le gouvernement joue un rôle plus actif dans le système. On se montre toutefois généralement ouvert à un système de soins mixte public-privé, et même au recours à l'industrie de l'assurance privée en ce qui a trait à sa gestion financière.
Échaudés par les nombreuses réformes avortées dans le passé, la plupart des observateurs ne s'attendent pas à une grande réforme en profondeur. Ils parlent plutôt du début d'une longue série de changements graduels. Quoiqu'il en soit, jamais autant d'Américains n'auront pensé, comme Michael Moore, qu'il est grand temps de bouger.


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