Les fils d'immigrants

Conseil national - Collogue PQ - immigration et langue - 21-22 novembre -

S'il y a une personne dont on n'aurait jamais attendu une distinction entre «eux» et «nous», c'est bien la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre.
Dès qu'elle doit sortir de ses «lignes de presse», Mme St-Pierre a tendance à s'embrouiller. Mercredi, elle a carrément mis les pieds dans le plat en laissant entendre à l'Assemblée nationale qu'en sa qualité de [«fils d'immigrants»->23412], le député péquiste de Borduas, Pierre Curzi, ne devrait pas critiquer le silence de la ministre de la Justice, Kathleen Weil, sur les suites à donner au jugement de la Cour suprême qui a invalidé la loi 104 et légalisé les «écoles passerelles», qui permettent aux mieux nantis de faire un détour par une école non subventionnée pour avoir ensuite accès au réseau public anglais.
Autrement dit, elle aurait pu comprendre qu'un «pure laine», qui peut facilement être influencé par l'odieuse propagande séparatiste, s'accroche aux lois linguistiques comme un pit bull, mais tout de même pas un «fils d'immigrants».
Cela dit, si M. Curzi pense que la situation est embarrassante pour Mme Weil, une ancienne conseillère juridique d'Alliance Québec qui représente une circonscription (Notre-Dame-de-Grâce) à majorité anglophone, il a parfaitement raison. On serait embarrassé à moins.
Hier matin, dans le cadre d'une interpellation d'une durée de deux heures qui relevait davantage du dialogue de sourds, comme c'est généralement le cas, M. Curzi et son collègue de Lac-Saint-Jean, Alexandre Cloutier, ont intimé à Mme St-Pierre d'étendre les dispositions de la Charte de la langue française aux écoles privées non subventionnées et d'utiliser la clause dérogatoire (nonobstant) prévue à la Charte canadienne des droits pour éviter de nouvelles contestations devant les tribunaux.
Bien entendu, la ministre n'a pris aucun engagement précis. «Le gouvernement n'agira pas dans la précipitation», a-t-elle déclaré, ajoutant que tous les scénarios pour réagir au jugement de la Cour suprême étaient à l'étude.
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En conférence de presse, on a demandé à M. Curzi pourquoi il n'avait pas profité de l'occasion pour réclamer l'extension au niveau collégial des règles en vigueur au primaire et au secondaire et obliger ainsi les fils et les filles d'immigrants à fréquenter le cégep français.
M. Curzi n'a cependant pas voulu s'aventurer sur ce terrain. La question sera débattue en fin de semaine prochaine lors d'un colloque organisé en marge du conseil national du PQ, mais on connaîtra la position de la direction du parti seulement en juin 2010, quand sera dévoilée la «proposition principale» qui sera soumise aux délégués au congrès du printemps 2011.
Le cahier de réflexion préparé pour ce colloque pose le problème sur un mode interrogatif soucieux de rectitude politique: «Quelles mesures doivent être prises pour que les élèves provenant des écoles secondaires francophones fréquentent des cégeps de langue française?» Cette formulation évite de parler formellement d'une interdiction faite aux allophones et permet d'inclure les francophones qui fréquentent le cégep anglais.
Mme St-Pierre a tort de croire que tout est déjà décidé et que les militants péquistes sont conviés à un débat bidon. En réalité, même si plusieurs militent en faveur de l'extension pure et simple des dispositions de la loi 101 au cégep, notamment Bernard Landry, Pauline Marois et plusieurs de ses députés hésitent beaucoup à s'engager dans cette voie, craignant une réaction négative de la population, y compris chez les francophones.
Pourtant, comme [mon collègue Christian Rioux l'a bien expliqué dans une récente chronique->23004], le niveau collégial fait partie de l'enseignement de base partout en Europe et le libre choix offert au Québec semblerait parfaitement incongru là-bas.
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Le comité national des jeunes du PQ a proposé d'abolir les subventions versées par le gouvernement pour les élèves allophones qui s'inscrivent au cégep en anglais. En toute justice, cela devrait valoir aussi pour les francophones qui choisissent de passer à l'anglais au niveau collégial.
À moins de réduire la qualité de l'enseignement qu'il dispense, un cégep ne pourrait faire autrement que leur facturer l'équivalent des subventions dont il serait privé, créant du coup deux classes d'étudiants au sein d'un même établissement.
Selon les plus récents chiffres publiés par le ministère de l'Éducation, la dépense de fonctionnement par étudiant au niveau collégial s'élevait à 9417 $ en 2007-08, et le chiffre augmente rapidement. En moins de dix ans, la hausse a été de 41 %. Autrement dit, il en coûterait actuellement près de 10 000 $ par année à un allophone ou un francophone pour aller au cégep anglais, et plus encore dans l'avenir.
Le PQ a ici une obligation de cohérence. S'il est si scandaleux d'accorder aux riches la possibilité de fréquenter l'école primaire et secondaire anglaise, alors que les moins fortunés n'y ont pas droit, pourquoi serait-ce acceptable au collégial?
Cette façon de faire indirectement ce qu'on n'ose pas faire directement serait tout simplement indécente. Si le PQ croit -- et il a raison de le croire -- qu'il faut resserrer l'accès au cégep anglais, qu'il le propose clairement et en assume le coût politique.


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