Le silence qui tue

Ce conflit découle avant tout de choix politiques et non religieux, il est utile de le rappeler.

Gaza: l'horreur de l'agression israélienne



«Israéliens et Arabes ne pourront jamais être en paix.» Combien sommes-nous à être tentés par ce pessimisme en regardant défiler les images d'horreur de Gaza? Pourtant, l'idée que ce conflit est insoluble n'est rien de plus qu'une idée reçue, nous dit Pascal Boniface, dans son livre 50 idées reçues sur l'état du monde.
J'ai relu hier, comme pour m'en convaincre, ce passage où l'expert en relations internationales nous explique que, même si ce conflit ressemble à un combat sans fin, la paix «n'est pas impossible». Il rappelle entre autres avec justesse que «les différences entre Juifs et Arabes (musulmans ou chrétiens) ne sont pas d'essence religieuse, chaque communauté comptant des partisans de la paix et d'un rapprochement, et des partisans de la poursuite du conflit».

Ce conflit découle avant tout de choix politiques et non religieux, il est utile de le rappeler. S'il est plus simple de croire que «les» Juifs pensent comme ceci et que «les» Arabes pensent comme cela, la réalité est bien plus complexe. Prenez par exemple le cas du mouvement Voix juives indépendantes, formé depuis peu à Montréal, qui s'oppose fermement à l'intervention israélienne à Gaza. Un mouvement inspiré de l'Independent Jewish Voices, un groupe né en 2007 au Royaume-Uni qui rassemble des personnalités juives éminentes, dont l'historien Eric Hobsbawm. Le mouvement revendique le droit pour les juifs de critiquer le gouvernement israélien sans être accusés de manque de loyauté.
Qui sont ces Voix juives indépendantes ici? Des juifs de différents horizons qui aspirent à la justice sociale et au respect des droits humains pour tous, tant Israéliens que Palestiniens. Des gens qui croient qu'ils n'ont pas le droit de se taire devant ce qui se passe à Gaza. Des femmes comme la sociologue Fabienne Preséntey, juive sépharade, qui milite depuis plus de 20 ans pour le dialogue israélo-palestinien et qui est en colère devant cette guerre que l'on mène en son nom. Des hommes comme le militant Robert Silverman, écrivain juif ashkénaze, qui a décidé en 2000 qu'il n'était plus question de se taire devant l'injustice de l'occupation israélienne.
Leur parcours à tous les deux n'a rien de banal. Sioniste dans une autre vie, Robert Silverman est allé pour la première fois en Israël en 1967 pour y vivre. Quand il y est retourné en 2002, c'était comme militant avec le groupe Palestiniens et Juifs unis contre l'occupation.
«Quand j'avais 16 ans, je voulais tuer des Arabes, raconte de son côté Fabienne Preséntey. J'implorais mon père pour que je fasse partie de l'armée israélienne. Parce qu'avec le genre de propagande qu'on nous envoyait, il n'y avait pas plus grande fierté comme juif que de participer au projet israélien.»
Puis, comme jeune journaliste au début des années 80, Fabienne Preséntey est allée sur le terrain. Petit à petit, sa conscience s'est éveillée, raconte-t-elle. Elle a vu l'endos de la propagande. Elle a vu l'horreur de l'occupation israélienne, elle a vu des cadavres, elle a vu les camps de réfugiés, elle a vu des jeunes Palestiniens se faire tabasser par des soldats dans des autobus. «Je ne voulais pas y croire. Mais il faut y croire.» Quand elle allait dans sa famille en Israël, les enfants venaient la voir. Ils voulaient savoir ce que «tante Fabienne» faisait. Elle leur racontait. Elle leur disait: «Savez-vous qu'avant 1948, 362 villages ont été rasés pour que nous puissions avoir un État? Ce fameux État sans peuple pour un peuple sans État...» Choquée, sa famille l'a alors mise à la porte, raconte-t-elle.
Ces jours-ci, Fabienne et Robert sont de toutes les manifestations qui condamnent les actions israéliennes contre Gaza. «Il y a des raisons électorales à cette guerre, rappelle Fabienne. Même du côté palestinien. Moi, je ne vais pas dire que les Palestiniens ne sont que des petits enfants de choeur, loin de là.» Cette guerre fait aussi l'affaire du Hamas, qui est lui-même divisé.
Pourquoi est-ce si important pour ces militants de s'identifier comme juifs? Il leur a fallu presque tout un après-midi pour me répondre. J'ai vite compris que la réponse était douloureuse pour ces «voix juives indépendantes» qui passent leur temps à devoir se justifier devant des membres de leur communauté les accusant de manquer de loyauté ou même de nourrir l'antisémitisme.
Petits-enfants de survivants de l'Holocauste, les deux militants sentent qu'ils ont une responsabilité de plus en tant que juifs. La responsabilité de rétablir des faits, d'éveiller des consciences, de créer des brèches dans la haine mutuelle. Pour eux, s'identifier comme juifs, c'est aussi mettre en lumière la triste ironie de l'histoire. «À l'intérieur de notre communauté, le mythe d'Israël est tellement fort qu'on ne peut pas concevoir qu'Israël puisse être agresseur. Et au nom des horreurs que six millions et plus de juifs ont vécues durant la Deuxième Guerre mondiale, on nous dit: «On ne peut pas dénoncer des pratiques qui malheureusement ressemblent énormément à des pratiques que nous avons déjà vécues», dit Fabienne, qui trouve que la prison à ciel ouvert de Gaza n'a pas grand-chose à envier au ghetto de Varsovie.
«La pire des choses, c'est d'aujourd'hui entendre notre silence et de penser à tous ces paysans polonais, à tous ces Allemands qui ne disaient rien, dit-elle. En Europe, nous, les juifs, avons beaucoup parlé de la collaboration silencieuse des gens à la Deuxième Guerre mondiale. On dénonce ça. Comment se fait-il que l'on soit dans l'incapacité de dénoncer notre propre silence face à des horreurs humaines?»
Pour joindre notre chroniqueuse: rima.elkouri@lapresse.ca


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