Pour en finir avec l’exploitation sexuelle

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Abolition de la prostitution : quand les féministes ont encore un peu de jugeote !


Une fille mineure exploitée sexuellement durant l’adolescence cesse-t-elle de l’être le jour de ses 18 ans ? Devient-elle du jour au lendemain consentante ? La violence qu’elle a subie s’efface-t-elle miraculeusement ?


La réponse va de soi. L’exploitation sexuelle ne devient pas un problème mineur le jour où la personne qui en est victime devient majeure.


« Ce n’est pas parce qu’une fille a passé le cap des 18 ans qu’on peut se foutre de ce qui lui arrive. En tant que société, on ne peut pas faire un tel choix », souligne Jennie-Laure Sully, de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), qui offre depuis 15 ans du soutien et de l’accompagnement à des femmes aux prises avec la prostitution.


Bien que la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle, qui reprend ses travaux cette semaine à Montréal, porte sur les mineures, surreprésentées parmi les victimes, Jennie-Laure Sully et sa collègue Diane Matte, fondatrice de la CLES, croient qu’il importe de situer le débat dans une perspective plus large. C’est l’une des choses sur lesquelles elles insisteront dans leur présentation de lundi. Et elles ont bien raison de le faire.


L’industrie du sexe est l’industrie la plus violente envers les filles et les femmes. Même les femmes adultes qui disent se prostituer par choix ne sont pas à l’abri de cette violence.


« C’est faux de dire que la voix représentative est celle qui dit : “Moi, je fais ça pour payer mes études, et ça va très bien. Je choisis mes clients et je n’ai aucun problème.” Ce n’est pas la réalité. C’est le mythe de Pretty Woman, le mythe de l’escorte de luxe qui est parfaitement en contrôle du choix de ses clients et de comment ça se passe avec eux. Mais ici [à la CLES], ce que les femmes qui ont travaillé dans des hôtels de luxe, à Las Vegas et ailleurs, nous disent, c’est qu’une fois toutes seules dans la chambre avec le client, il a beau être un client riche, s’il a décidé que son fantasme aujourd’hui pour atteindre l’orgasme était de frapper une femme, elles ne sont à l’abri de rien. »


 

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Au lieu de se perdre dans des débats sans fin sur le choix individuel des femmes, on aurait tout intérêt à recadrer le débat sur le choix de société que nous voulons faire, croit Jennie-Laure Sully. Dans une société qui se veut égalitaire, est-ce bénéfique de donner le droit à des hommes d’acheter l’accès au corps et à la sexualité de filles et de femmes ?


Lorsqu’on parle de filles mineures, il semble y avoir un consensus sur la question. On considère que les clients sont des abuseurs contre lesquels il faut sévir. Mais lorsqu’on parle de femmes majeures exploitées sexuellement, bien que tout le monde s’entende sur le fait qu’il ne faut pas les criminaliser, l’abus est trop souvent banalisé, comme si c’était un crime sans victime. 


Pourtant, remarque Jennie-Laure Sully, on parle souvent de la même femme. « C’est la même qui a été abusée dans son enfance, qui s’est retrouvée à un moment au centre jeunesse, qui était sous la charge de la DPJ… Parce qu’elle a atteint ses 18 ans et qu’elle chemine vers l’âge adulte, on considère qu’il n’y a plus de conséquences pour elle, plus d’atteintes, que tout ça est magiquement effacé ? »


Si de grands pas ont déjà été faits dans la lutte contre l’exploitation sexuelle, il reste beaucoup à faire. Depuis 2014, le Canada, s’inspirant du modèle nordique, criminalise l’achat d’actes sexuels et décriminalise les personnes prostituées. Au Québec, la Stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer les violences sexuelles (2016-2021) reconnaît l’exploitation sexuelle comme une violence. Elle inclut 20 mesures spécifiques pour la combattre et s’appuie sur l’idée que la prostitution et l’égalité ne vont pas de pair.





PHOTO JONATHAN HAYWARD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE 


« Pour lutter efficacement contre l’exploitation sexuelle, il faudra aussi s’intéresser davantage à ce qui fait en sorte qu’elle existe : la demande masculine. En d’autres mots, les clients pour qui la traite des femmes existe et à cause de qui elles sont violentées », écrit notre chroniqueuse.





Tout cela est fort bien. On n’a pas à réinventer la roue. Mais il faut encore mieux affirmer ce choix de société. Il faut encore « sortir la société québécoise de la prostitution », dira lundi Diane Matte aux élus. Comment ? En contrant, notamment, les mythes et les préjugés entourant la demande et les actes sexuels tarifés. 


En reconnaissant que la normalisation de la prostitution a des effets dévastateurs sur les femmes et contribue à faciliter le travail des proxénètes. En élargissant les choix socioéconomiques des femmes, la pauvreté étant un facteur important menant à la prostitution. En leur offrant la possibilité réelle de s’en sortir.


« La grande majorité disent qu’elles sont piégées, qu’elles ne peuvent pas en sortir. Si c’était un choix réel, ce serait aussi facile d’en sortir que d’y entrer. Mais ce n’est pas le cas », observe Jennie-Laure Sully.


Soixante pour cent des femmes qui fréquentent la CLES sont encore dans l’industrie du sexe. Parfois, cela peut leur prendre plus de sept allers-retours pour réussir à s’en échapper. Si on est sérieux dans notre volonté de mettre fin à leur exploitation, la priorité serait de leur offrir des programmes de soutien incluant une aide financière, un accès au logement, du soutien psychologique et des mesures pour faciliter un retour aux études ou sur le marché du travail.


Pour lutter efficacement contre l’exploitation sexuelle, il faudra aussi s’intéresser davantage à ce qui fait en sorte qu’elle existe : la demande masculine. En d’autres mots, les clients pour qui la traite des femmes existe et à cause de qui elles sont violentées.


On parle d’hommes « ordinaires », de toutes classes sociales et de toutes origines, qui trouvent normal d’acheter le corps de filles de plus en plus jeunes.


Si ces comportements sont considérés comme normaux, c’est qu’ils ont été en grande partie normalisés par la société. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas une fatalité. On parle de la prostitution comme du plus vieux métier du monde. Mais dans un pays comme la Suède, où l’achat de sexe est interdit depuis 1999 et où la traite des femmes est minime, ce n’est pas juste la loi qui a changé, c’est aussi les mentalités. 


Avant l’entrée en vigueur de cette loi qui met l’accent sur les hommes responsables de la prostitution et du trafic sexuel, une grande majorité de la population considérait qu’il était tout à fait normal pour un homme d’acheter une femme pour du sexe. Vingt ans plus tard, c’est l’inverse. Non seulement la majorité juge que c’est inacceptable, mais on considère que c’est une barrière à l’égalité hommes-femmes.


On ne naît pas client ou proxénète ; on le devient, rappelle Jennie-Laure Sully. « Il y a une socialisation qui doit aussi faire en sorte que ce soit considéré comme inacceptable d’acheter des actes sexuels. En Suède, ils en sont pratiquement rendus là. Dans des sondages, les jeunes hommes considèrent que c’est être loser que de vouloir acheter des actes sexuels. »


À quand, chez nous, une grande campagne sociétale pour faire passer le même message ?