Libre opinion

Le Québec de l’ère Charbonneau, sous l’oeil de Burke et de Paine

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Une autre raison de revenir à l'enseignement des humanités et de la philo

André Campeau - Anthropologue | Le Devoir de philo
Dans l’actualité de ces dernières semaines, des procès en corruption et une commission sur le printemps érable. En rapport avec des affaires de corruption, certains commentateurs se demandent où étaient les institutions depuis vingt ans. L’an dernier, à même date, d’autres commentaient la judiciarisation indue du conflit étudiant. Des commentaires mettaient en lumière un détournement, celui d’un conflit de nature politique vers les institutions. Pas assez d’institution pour juger les gouvernants et trop d’institution pour juger les gouvernés. Un tel déséquilibre interpelle et demande qu’on s’y penche.
Edmund Burke (1729-1797), philosophe et grand parlementaire, avance l’idée que le gouvernement est le produit d’une relation entre des humains et des institutions. Il affirme aussi que l’humain est un « animal religieux », la religion formant la fibre morale nécessaire pour opérer dans les institutions. Burke trouve légitime l’inégalité entre les gouvernants et les gouvernés. De son point de vue, les gouvernants ont des privilèges conférés par l’accession au pouvoir. Dans une telle perspective, les gouvernants détiennent les moyens politiques issus d’une tradition qui se perpétue. Si les gouvernants sont des délégués au pouvoir et que la tradition est leur cadre d’exercice, Burke n’imagine pas qu’ils partagent le pouvoir avec les citoyens.
Moulé dans les institutions britanniques qu’il analyse et au sein desquelles il opère, Edmund Burke en décrit le fonctionnement et les propose comme modèle. Aurait-il appuyé la judiciarisation et la répression du conflit étudiant ? Possible. Il y aurait probablement vu une façon de remettre des turbulents à leur place, en d’autres termes de les discipliner. Sans doute aurait-il aussi dénoncé chez des politiciens la dissolution de la fibre morale et le non-respect des traditions. Bon nombre de commentaires portant sur l’actualité québécoise vont en ce sens. Faut-il lire dans ces textes la crainte de bouleversements ?
Révolutions américaine et française
A contrario, Thomas Paine (1737-1809) est à la recherche d’un autre type d’action. Il s’intéresse aux révolutions américaine et française dont il suit le déroulement sur place. L’émergence d’une citoyenneté moderne est au coeur de ses préoccupations. Il pense, notamment, que les délégués au gouvernement n’ont aucun privilège, voire même aucun droit. Seulement des tâches à assumer pendant une période déterminée. Des charges assumées sous la conduite des citoyens. Du point de vue de Paine, le gouvernement est le produit d’une relation entre gouvernés et gouvernants. Les gouvernants sont alors des fiduciaires de la société. Dans son modèle, l’exercice de la citoyenneté est le vecteur d’un pouvoir, qui est partagé plutôt que détenu en exclusivité.
Dans le cours du conflit étudiant et face à la corruption des politiciens, qu’aurait donc proposé Thomas Paine ? De son point de vue, les étudiants ne seraient sans doute pas des exclus du pouvoir. Comme tous citoyens, les étudiants détiennent le pouvoir en partie. Si le processus qui les amène à contribuer politiquement n’est pas établi, alors il faut le créer. Et sur la corruption de politiciens ? Sans pousser Paine au-delà de ses assises, tentons d’extrapoler et imaginer ce qu’il en penserait. Certes, dans son modèle, les gouvernants ne peuvent exercer le pouvoir que pour une période déterminée. Sans doute y verrait-il un problème de tradition : comment un système de relations particulières se perpétue-t-il dans le secret au sein des institutions ? Comment se fait-il que les nécessaires oppositions entre institutions ne fonctionnent pas ? De telles questions restent ouvertes, mais indiquent le sens de la pensée politique de Paine et de rares commentateurs de l’actualité québécoise.
Ai-je l’air d’appuyer le modèle avancé par Thomas Paine au détriment de celui d’Edmund Burke ? Possible, mais tel n’est pas mon propos. Il me semble beaucoup plus important d’éclairer l’un par l’autre. Et de saisir les critiques qu’ils avancent l’un et l’autre. Burke met en avant la stabilité du régime en l’ancrant dans la continuité des institutions et le pouvoir des gouvernants. Paine ne semble pas craindre les controverses inhérentes à la démocratie, ni les discontinuités qui peuvent découler du partage du pouvoir entre gouvernants et gouvernés. En terminant, je souligne qu’aucun de ces philosophes n’a pensé l’éducation à l’exercice de la citoyenneté.
Attribut universel
Concluons cette courte réflexion. Dans tous les types de société, les humains mettent sur pied des institutions politiques, juridiques ou autres. Comme la langue, l’institution est un attribut universel de l’humanisation. Pas d’humain sans institution. Or, les institutions (québécoises ou autres) n’ont pas de vie en tant que telle. Elles ne se perpétuent pas toutes seules, ne s’opposent pas toutes seules à d’autres institutions, non plus qu’elles changent toutes seules. Toute institution est opérée par des humains et tout humain (qu’il soit ingénieur, médecin, fonctionnaire, juge, ministre, entrepreneur ou gestionnaire) est sujet d’une éducation.
N’y aurait-il pas au Québec, un sérieux problème d’éducation des élites ? Et d’éducation à l’exercice de la citoyenneté par tous les Québécois ?


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