Le Mirabel de la santé

CHUM


vendredi 24 décembre 2004
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À force de se perdre dans des considérations de nature politique, le débat sur l'emplacement du futur CHUM a finalement conduit à l'absurde obligation de devoir choisir entre un mauvais hôpital sur un bon emplacement et un bon hôpital sur un mauvais emplacement.
On ne sait pas trop si le conseil des ministres a décidé de poursuivre sa réflexion ou simplement de reporter l'annonce d'une décision qui est déjà prise. Même s'il a résolu de maintenir son choix du site de l'hôpital Saint-Luc, comme le recommandait de façon unanime le rapport du comité interministériel chargé de réexaminer le dossier, les partisans du projet d'Outremont ont trop de poids pour ne pas faire au moins semblant d'analyser leur proposition.
S'il est grand temps de se brancher une fois pour toutes, il aurait été désolant qu'une annonce de cette importance survienne à la veille des vacances, comme cela s'était produit quand le gouvernement Charest avait opté une première fois pour le site de Saint-Luc.
Officiellement, le débat demeure donc ouvert. Lundi, c'était au tour des médecins et des professeurs de l'Université de Montréal de défendre le projet d'Outremont au nom de la synergie qu'il permettrait.
Du strict point de vue de l'université, on conçoit facilement qu'il s'agit d'un «projet qui fait rêver», mais le rôle d'un gouvernement est de faire la part du rêve et de la réalité. C'est bien beau de dire que le Québec «n'a pas les ambitions de ses moyens», mais il demeure qu'il se situe au dernier rang des provinces canadiennes au chapitre des investissements en santé. Est-ce bien indiqué de faire dans le chrome ?
Sans parler de la distribution des services de santé eux-mêmes. Plongés dans leur rêve, certains semblent complètement perdre de vue qu'on parle ici d'un hôpital, dont la mission première est de soigner des malades.
La conclusion du rapport de l'Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux de Montréal mérite certainement réflexion : «Le scénario alternatif proposé par l'Université de Montréal viendrait perturber l'accessibilité aux services hospitaliers généraux et spécialisés de la population du centre-est et de l'est de Montréal qui est actuellement desservie par le CHUM.»
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Les promoteurs du site d'Outremont ont réussi à recruter un lobbyiste prestigieux dans la personne de Lucien Bouchard, qui a dit «éprouver un malaise» par rapport à «la marche forcée» que les partisans du site de Saint-Luc voudraient imposer au gouvernement.
Depuis son retrait de la vie politique, l'ancien premier ministre a joint les rangs du club des importants, auquel il rêvait d'accéder. Qu'il épouse leur projet et chante les louanges de Paul Desmarais n'étonnera donc personne. Il devrait cependant changer de lunettes : s'il y a des gens qui inondent les pages des journaux, ce ne sont pas les partisans de Saint-Luc, mais ceux auxquels il prête lui-même sa plume.
Cela dit, M. Bouchard a raison de souligner les raisons qui avaient poussé son propre gouvernement à privilégier le site du 6000 Saint-Denis. «Faire du neuf avec du vieux», comme l'exigera le site de Saint-Luc, avantageusement situé mais trop exigu, où les patients seront condamnés à vivre sur un chantier pendant des années, n'est pas plus avantageux que de construire en neuf sur un mauvais emplacement sur le plan de l'accessibilité des services.
Une des choses les plus difficiles pour un gouvernement est de revenir sur une décision si cela a pour effet de reconnaître que son prédécesseur avait raison. Il ne s'y résigne généralement que sous une forte pression de l'opinion publique, comme cela s'est produit dans le cas du Suroît.
Pour des raisons qui m'échappent, presque personne ne réclame un retour au projet du 6000 Saint-Denis, qui permettrait d'échapper à l'obligation d'avoir à choisir entre deux maux, en bâtissant un bon hôpital sur un bon emplacement.
Même le PQ semble avoir baissé les bras. Le recteur Lacroix a habilement réussi à diviser le caucus montréalais en faisant valoir aux députés du Centre-Est les avantages que leurs circonscriptions pourraient tirer de son projet. Cette semaine, une conférence de presse devait remettre les pendules à l'heure, mais elle n'a jamais été convoquée.
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Tout l'intérêt du site d'Outremont réside dans la possibilité pour l'Université de Montréal d'y déménager ses facultés de santé. Encore faut-il que ce déménagement, qui nécessiterait un investissement public de 300 millions, réponde à un besoin réel. Si le gouvernement l'estime superflu, il ne peut pas, en son âme et conscience, accepter de financer un caprice.
La semaine dernière, ma collègue Kathleen Lévesque révélait que, selon le ministère de l'Éducation, les besoins d'espace neuf seraient sept fois moins importants que ne l'estime le recteur Lacroix. Avant de donner le feu vert, une sérieuse contre-expertise s'imposerait.
Remarquez, il est possible que le ministère fasse erreur. La sous-évaluation qui a amené le gouvernement péquiste à réduire le nombre d'admissions en médecine et en sciences infirmières, au milieu des années 90, a coûté très cher au réseau de la santé.
Il y a cependant d'autres exemples de mauvaise évaluation aux conséquences catastrophiques. L'exemple de l'aéroport de Mirabel, dont les expropriés ont célébré dans la tristesse le 35e anniversaire, vient immédiatement à l'esprit. On a comparé le projet d'Outremont à une Baie-James de la santé. Il faudrait prendre garde à ne pas se retrouver avec un Mirabel de la santé.
mdavid@ledevoir.com


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