Le CHUM, un coup de force du ministre Couillard, mais un «gâchis» pour la collectivité

CHUM

Kathleen Lévesque - Six ans après le débat déchirant sur le site d'implantation du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), deux protagonistes qui étaient dans l'œil du cyclone décortiquent ce qu'ils qualifient de «tragédie québécoise».
D'un côté, il y avait un ministre de la Santé «autoritaire», «interventionniste», mû vraisemblablement par la recherche du pouvoir. Et de l'autre, un premier ministre à la popularité écorchée et dont l'autorité était remise en question. Entre ces deux hommes jouant à la souque-à-la-corde, une décision importante à prendre pour la collectivité qui a tourné au «gâchis».
C'est à cette conclusion qu'en arrivent l'ancien recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, et son collègue Louis Maheu, qui a représenté à cette époque l'UdeM au conseil d'administration du CHUM. Leur analyse sera publiée demain dans le livre Le CHUM: une tragédie québécoise qui paraît aux Éditions du Boréal.
Pour MM. Lacroix et Maheu, qui plaidaient en faveur d'un CHUM intégré dans une technopole de la santé située sur le vaste terrain de l'ancienne gare de triage d'Outremont, le choix du gouvernement de faire du neuf avec du vieux avec l'actuel hôpital Saint-Luc a tout d'une victoire politique de courte vue pour l'ancien ministre Philippe Couillard. Le projet qui chancelle encore aujourd'hui le démontre puisque le CHUM peine plus que jamais à sortir de terre, soulignent-ils.
«On attaque les décisions, les comportements, les processus. Jamais les personnes. On se sert de documents et d'événements publics dont les journalistes avaient déjà largement parlé», soutient Robert Lacroix. Louis Maheu ajoute: «Ce n'est pas l'individu qui est en cause, mais le ministre et son style autoritaire. Soulignons toutefois que d'autres avant lui avaient déjà abandonné le CHUM, dont Bernard Landry [premier ministre péquiste] qui n'a pas osé faire le pas parce qu'il était tout près des élections.»
Sous les libéraux, la dérive a débuté selon eux avec la décision du ministre Couillard d'abolir la SICHUM, l'organisme qui analysait le dossier, à l'abri de l'université et de l'hôpital. Le ministre remettait ainsi entre les mains de la direction du CHUM une responsabilité qu'elle était incapable d'assumer. Du coup, croient MM. Lacroix et Maheu, M. Couillard s'est assuré la mainmise sur le dossier. La suite des événements jusqu'à la grand-messe que fut la commission parlementaire sur le CHUM, savamment scénarisée pour glorifier le site du centre-ville, semble leur donner raison.
Pour quiconque a suivi cette saga de près, comme Le Devoir, ce livre ne se limite pas à un collage d'anecdotes. On y trouve un véritable effort de rigueur. Ceux qui attendaient un grand déversement d'amertume ou un règlement de comptes avec effets de toge seront déçus. Il n'en demeure pas moins que les faits sont présentés selon un point de vue que les deux hommes ont toujours défendu. Ils racontent, comme ils le soulignent en introduction, leur «vérité».
Erreurs de stratégie
Dans cet esprit, les auteurs n'hésitent pas à faire l'analyse de leurs propres erreurs. Selon eux, l'UdeM en a commis trois: avoir tenu pour acquis le succès du projet Outremont parce que Jean Charest était un allié; avoir laissé les tensions entre l'UdeM et la direction du CHUM se dégrader au point que ces dernières deviennent des ennemies; ne pas avoir eu de stratégie de communication «adéquate et agressive». Sur ce dernier point, Robert Lacroix lance: «On ne voyait pas la rondelle passer!»
Certaines perspectives sont toutefois absentes, dont celle de la Ville de Montréal. Des questions restent aussi sans réponses. Il faudrait pour ça que des acteurs comme Philippe Couillard acceptent de se livrer. Personne n'a jamais compris les motivations profondes, au-delà du corps-à-corps politique avec Jean Charest, de l'ancien ministre et de son équipe de hauts fonctionnaires.
Ce livre dépasse la guerre de clochers entre le camp du 1000, Saint-Denis et celui qui prônait la gare d'Outremont, et ce, bien qu'il s'agisse de l'élément le plus connu du grand public. Le projet de construire un hôpital universitaire de calibre international rattaché à l'UdeM remonte à 1927. À cinq reprises, le dossier a tourmenté les politiciens. Et la dernière décennie a été particulièrement prolifique à cet égard.
Au cours de son rectorat, Robert Lacroix (1998-2005) a vu passer dans le dossier trois premiers ministres, cinq ministres de la Santé, autant de directeurs du CHUM et des dizaines d'études. «C'est d'une grande tristesse. Ça fait 100 ans qu'on attend le CHUM», dit-il au terme de son périple rétrospectif.


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